En passant

La bougie de la vieille Solveig

« Quand nous étions petits, mes frères et moi, et que Gunhild était encore un bébé enroulé dans ses langes, nous avions pour voisine une vieille femme du nom de Solveig. Enfin, voisine… Tu te souviens de comment était notre campagne du temps où nous vivions chez ton arrière-grand-mère. Je t’en ai montré des cartes postales en noir et blanc. Disons que la vieille Solveig se trouvait à moins de vingt minutes de marche, en été. Lorsque la neige était installée, il fallait s’y prendre quand même plus tôt. Mais on voyait bien les bardages rouge vif de sa petite bicoque. Elle y vivait seule depuis une bonne dizaine d’années. Son mari était parti d’un coup de froid, discrètement. Sans bruit. Un peu comme on sait mourir quand on est vieux.

À la Noëlle, sur la fenêtre de la Solveig, on voyait toujours une bougie apparaître à la nuit tombée. Elle restait allumée plusieurs heures jusqu’à ce que le vent ou le manque de cire ne l’éteigne. Je me souviens que ça m’intriguait pas mal. J’aimais bien me tenir des heures, le nez collé à la fenêtre, à regarder cette petite flamme vaciller, s’élancer, s’arque-bouter contre les intempéries hivernales. Une fois, j’ai demandé à notre mère pourquoi la vieille faisait ça chaque année.

— C’est pour son mari, avait-elle répondu en finissant de nourrir Gunhild au sein.
Je lui avais dit que je ne comprenais pas plus. Maman m’avait alors dit d’approcher. Je m’étais assis à ses pieds et je l’avais laissé me caresser les cheveux pendant que sa voix douce m’expliquait.

— Les vieilles gens de chez nous pensent que ce qu’on appelle à présent la Noëlle c’est une nuit un peu particulière. Une nuit où il fait très noir. Où il fait très froid. Les anciens croient que les morts viennent parfois, par nostalgie, par affection, rendre visite à leurs proches pour leur apporter un peu de chaleur, un peu de réconfort, des nouvelles d’eux de l’autre côté. Du coup, les vivants prévoyants mettent de la lumière à la fenêtre, toute la nuit durant, pour pas qu’ils se perdent. Ni à l’aller ni au retour.

Je trouvais ça plus beau encore. Et je suis retourné voir la flamme pour l’époux de Solveig frémir et s’étirer, une sorte de phare minuscule, scintillant sur l’étendue blanche de la neige.

Puis, l’année suivante, y avait pas de bougie à la fenêtre. Gunhild marchait déjà, elle était toujours accrochée à nos pantalons. J’ai fait signe à notre mère pour le lui dire. Elle s’est approchée, grave. Elle a appelé mes frères Ivan et Gulf. Elle a demandé au premier d’aller chercher la caisse à bougie et au second les allumettes.

Puis, quand ils sont revenus, elle m’a tendu deux bâtons de cire larges avec leurs mèches de corde.

— Tiens, Owen, mets-en deux sur la fenêtre, s’il te plaît.

Je l’ai regardée, j’avais des grosses larmes dans les yeux, mais j’ai allumé les deux bougies. Je suis resté à côté toute la nuit. Même que je m’y suis endormi quand l’aube s’est ébrouée sur la vallée. Je me suis réveillé enveloppé dans le plaid de Père.

Maintenant, Gunhild est mariée et elle a fait des beaux-enfants, qui ont fait à leur tour des beaux-enfants. Gulf est parti voyager, de temps en temps il revient avec des souvenirs plein les bras. Ivan a gardé la scierie de Papa. Mais tu vois, ce soir, pendant que ta grand-mère prépare le repas pour toute la famille, et que ta petite sœur furète autour du sapin pour y chiper des sucres d’orge, moi j’ai besoin de la caisse que tu trouveras près du buffet, peux-tu me l’amener ?

C’est bien mon garçon.

Celle-ci, c’est pour ton arrière-grand-mère. Celle-là pour ton arrière-grand-père. Une pour l’arrière-grand-oncle Olaf. Et ces deux-là, pour Solveig et son époux. Maintenant qu’elles sont toutes là, passe-moi les allumettes.

Voilà, Alban, avec une telle rivière de lumière à notre fenêtre, on va pouvoir partir manger tranquille, personne ne se perdra en venant nous voir cette nuit.
N’est-ce pas, mon garçon ? »

Et tandis que la petite tête blonde acquiesce silencieusement, ils regardent ensemble, un long moment, les flammèches danser à travers la vitre qu’ils ont refermée sur le froid.

En passant

Le jour du Givre

Ce matin, c’est la panique. Grudule vocifère sur tout le monde pendant que Garsh tape du pied et fait les sourcils mauvais. Pourtant, on ne peut pas vraiment dire que ça lambine. Ici ça tire sur l’écoutille. Par là, ça souffle sec sur les cuves. Y en a qui grimpent aux cordages, d’autres qui descendent dans les caves. Je vous jure que ça grouille partout, de par ici et de par là, et même dans ce coin-là. Juste ici, en dessous du bonnet du petit Spit. De loin, ça ne ressemble pas trop à du mouvement, mais sous la touffe rousse, je peux vous assurer que ça cogite sévère.

Il sait bien que Papa est occupé à la soufflerie. Et que Maman est préposée au poudrage. Mais quand même, c’est pas très juste toute cette agitation comme d’un fait exprès aujourd’hui. Il est sûr que ça aurait pu attendre demain, ou même après-demain. Parce qu’aujourd’hui, c’est pas chouette. Aujourd’hui tout le monde aurait dû lui faire des bisous, il aurait eu des biscuits, et des bonbons, et des bougies sur un énorme gâteau.

Spit essuie une nouvelle fois une grosse larme qui mouille sa joue, se renfrogne encore un peu plus, et regarde d’un œil noir toute la population s’activer.

Lorsque son copain Frout passe devant lui sans même le remarquer, les bras chargés de Broumarouses pialliantes, la démarche hasardeuse, Spit décide que c’en est trop !

Se faufilant à travers les coursives, il manque quatre fois de se faire marcher sur les pieds, deux fois d’être bousculé, et une fois de tomber sur les fesses. Très en colère, il finit sa course dans le garde-manger. Puisque c’est comme ça, il se le fera tout seul son gâteau d’anniversaire !

Et le voici qui grimpe sur les caisses de vivre, farfouille dans les sacs de jute, fouraille dans les boites en métal bien rangées par les cuisiniers et les cuisinières. Ah il n’y a pas à dire, pour mettre le barouf, il n’est pas le dernier, le petit Spit !

Lorsqu’il a réussi à faire basculer plusieurs pots de confitures dont la moitié sont éventrés sur le sol, qu’il a brouillé les œufs dans leurs coquilles, que la farine a moucheté toute l’arrière-salle, Spit tombe sur ses petites fesses et se met à sangloter très fort. Non seulement il n’aura pas son gâteau, mais maintenant il va être sacrément grondé !

Heureusement, c’est la gentille Merzia qui entend le gros chagrin du petit Spit.

— Oh lala, dit-elle avec douceur, je parie que c’est encore un coup des Mourmourons !

Spit se fige, la regarde avec des yeux tout rouge. Il fait un non très timide de la tête.

— Des tarmagols, alors ! Oui, ça ressemble bien à du travail de tarmagols, ça !

Les oreilles pointues de Spit frémissent un peu sous son bonnet. Ce serait facile de mettre ça sur le dos des vilains tarmagols, avec leurs canines acérées et leurs poils hirsutes. Mais, finalement, le front bas, il fait à nouveau un petit non.

La ronde et blonde Merzia se rapproche avec douceur, caressant la joue pleine de larmes.

— Se pourrait-il que, tout à fait sans faire exprès, cela soit toi qui aies fait ça ?

Le gnome hoche imperceptiblement la tête. Alors, la cantinière sourit.

— C’est bien de dire la vérité mon petit Spit. Si tu veux, nous allons ranger ensemble, et peut-être, si on a le temps, on pourra se faire une boisson chaude qui sent bon.

Spit ne se fait pas prier pour accepter l’aide d’une grande. Rapidement, on ramasse les choses sur le sol, on passe la serpillère, on époussette, on range, sans casser cette fois, on trie et on remet même les étiquettes sur le devant dans les étagères !

Lorsque tout est fini, Spit fait un énorme câlin à Merzia. Un câlin qui fait tout doux au-dedans. Dans la cuisine, il l’aide à faire un bon chocolat chaud avec de la vanille et de la guimauve. Ils s’en servent chacun une tasse, avec beaucoup de précautions pour le petit Spit. Plus de maladresse pour aujourd’hui, ça suffit !

Lorsqu’ils ont le ventre tout chamallow à l’intérieur, Merzia propose :

— Et si on allait voir comment s’en sortent les autres à la surface !

— À la surface ! s’écrie Spit qui n’y était encore jamais allé.

— Oh oui ! C’est un jour à regarder dehors, je t’assure, répond-elle, amusée.

Spit tient fort la main de Merzia pour être sûr de ne pas la perdre et puis, aussi, parce qu’il a un peu peur.

Quand Merzia pousse avec prudence la lourde trappe vers l’extérieur, Spit fait un énorme O avec sa bouche.

Il y a de l’herbe partout comme dans les jardins du Roi du Petit Peuple, mais celle-ci est parée d’une fine couche blanche et sucrée.

— C’est si beau ! murmure-t-il.

— C’est le jour du Givre, Spit, explique une voix familière derrière lui.

L’enfant se retourne pour voir la silhouette de son papa.

— Nous t’avons cherché partout pour te montrer le résultat de nos efforts, précise avec douceur une autre personne tout près.

— Maman ! hurle Spit en s’engouffrant dans les bras de sa mère.

— Je sais bien que c’était le jour du Givre, dit sa petite voix timide, mais je ne pensais pas que c’était aussi merveilleux à la surface.

— Joyeux anniversaire, mon bonhomme, conclut son papa en ouvrant à nouveau la trappe pour qu’ils admirent tous le résultat.

Dans quelques heures, Spit aura gâteau, cadeaux et jeux à gogo avec Frout, mais pour l’instant ses deux petits yeux noisettes dévorent l’horizon et sa délicate pellicule de givre.

L’imposture

1.

L’odeur de l’humus.

Ce mélange de moisissure et de végétation brouillonne qui remplit les narines, la gorge, le cœur. Elle dévale, effrénée et terrorisée, les sous-bois encore obscurcis par une aube qui tarde à s’éventrer à travers le ciel. Pieds nus, glacés, blessés, sur les mousses spongieuses écrasées à son passage. Genoux écorchés sur les branches, les lames passives des pierres qui jonchent le sol, à chaque trébuchement, à chaque chute. Les larmes qui coulent dans la crasse de son visage juvénile, la sueur qui dégouline de ses cheveux sales.

Et partout, jusqu’à la nausée, l’odeur de l’humus. Masquant à peine celle plus insidieuse du sang. Le sien ou celui de l’autre ? Elle frissonne. L’épuisement l’étale à nouveau sur la terre meuble. Ses doigts arrachent un peu de boue tandis qu’elle se redresse.

Ses orteils glissent tandis qu’elle se relève, souffle court, elle continue de détaler. Petit animal acculé. Au loin, toujours le grognement des chiens, les grondements de ceux qui la traquent. Elle sent encore la fumée âcre des torches si jamais elle ferme un moment les yeux.

De la pointe de leurs cimes, les arbres déchirent la nuit, griffant le ciel de lumière. Une grive s’échappe des fourrés, lui déclenchant un sursaut d’angoisse. Un instant, elle n’ose plus bouger. Dans son petit corps, un vacarme assourdissant. Sensation de vertige. Aveuglée par des mouches brillantes flottant devant ses yeux, elle force sa marche. Elle n’a pas vu le bord du ravin.

Sa maigre carcasse mal nourrie fait un bruit sec contre le sol. Encore consciente, elle se redresse. Elle croit entendre à nouveau les molosses. La démarche désarticulée, elle progresse désespérément.

Une clairière l’environne. L’herbe fraîche mouchetée de fleurs bleues scintille de rosée. Le soleil s’est levé au-delà des feuillages. Elle a envie de s’effondrer là. Il lui traverse même l’idée que cela serait une tombe bien trop honorable pour sa pauvre âme.

Elle vacille. Alors que ses membres abandonnent finalement cette folle entreprise de la sauver, le regard troublé de larmes d’épuisement, elle aperçoit un cavalier qui pénètre l’alcôve végétale.

— Voilà, c’est fini, murmure-t-elle.

Et tandis qu’elle sombre dans l’inconscience, elle distingue une silhouette à peine plus grande qu’elle venir l’envelopper dans un manteau de laine épaisse.

 

2.

Le goût du vin.

La bouteille à moitié consommée, un seul verre érigé près de documents étalés en vrac sur la table. La tête dans les mains. Six heures du matin. À travers la fenêtre en saillie du salon, le jour rosit l’horizon délicatement. Un coup d’œil laconique sur le smartphone. Plusieurs notifications sur sa page. Un texto. Il soupire, quitte sa chaise, et va regarder par la vitre. Le parc familial s’étale à perte de vue. Il hausse les épaules, las. Qu’est-ce que l’opulence face à la morsure qui lui brûle le cœur ?

Il porte encore les affaires de la vieille. Le manoir est vide. Froid. Un bref instant, il se rappelle jouer au chevalier devant sa petite sœur déguisée en princesse, bousculant tout sur son passage et faisant mine de courser le gigantesque dogue de son père. Un sourire fatigué lui tire le visage.

Hier, le temps était morose. Les tombes étaient grises, sales. Sauf celles, neuves, de ses parents. Sa sœur ne riait plus. Elle retenait ses larmes à l’aide d’énormes lunettes noires. Ses mains nerveuses serraient les bras de ses enfants, étriqués dans leurs costumes de deuils.

Il secoue la tête pour effacer les souvenirs. Ils se cognent dans son crâne, sursautent un peu devant ses yeux, et restent indélébiles sur ses rétines. Il a envie de sangloter. De se rouler en boule.

La sonnette de l’entrée retentit, déchirant l’air oppressant. Il passe, par réflexe, une main dans ses cheveux, puis va ouvrir.

***

Dans l’encadrement, Liam se découpe à contre-jour. Ses cheveux blonds attachés, son regard doux, ses vêtements qui sentent l’eau de Cologne, et sa grande écharpe tricotée par ses propres mains. Tout est calme, chaud, bienveillant. Sean lui tombe dans les bras, sans un mot. Le cœur lesté de plomb. Liam le cajole tendrement, tandis qu’il referme la porte sur eux.

— Je voulais que tu sois là, se plaint Sean.

— Je sais bien, ne t’en fais pas. Tu as été parfait.

Un sanglot roule dans la gorge du jeune lord. Son front habituellement fier et vindicatif est plissé par la fatigue et le chagrin. Liam dépose un baiser sur les lèvres fines et l’accompagne jusqu’au divan. L’endroit est impeccable, silencieux, à peine dérangé par la première nuit du nouveau propriétaire. Tout y est immense et impressionnant. Liam trouve tout magnifique, il ne voit pas comment il en aurait pu être autrement. Son prince avait grandi ici, entouré de cette splendeur qui l’avait nourri, illuminé d’un feu particulier, d’une passion farouche.

Tout en caressant les boucles brunes et courtes d’un Sean blotti contre lui, il contemple le lustre en verre suspendu dans le salon cathédrale. La lumière matinale vient resplendir en scintillement dans chaque grappe ciselée. Sean s’est finalement endormi, la respiration chuintée par le chagrin du deuil.

S’il n’est pas du meilleur goût pour le fils d’une des plus grandes fortunes du royaume d’Angleterre de venir avec son amant aux funérailles de ses parents, il semble être tout à fait accepté de le laisser seul et sans soutien dans la demeure immense et vide de vie. Jamais une telle chose n’aurait eu lieu dans sa banlieue de Liverpool. Étranges arcanes que la richesse des puissants. Il souhaitait venir plus tôt, mais Sean, trop fier, n’avait pas répondu à son message. Attendant qu’il prenne l’initiative de lui même, comme il savait qu’il le ferait.

Liam, nostalgique, se souvient de la première fois où cet étrange garçon est apparu dans sa vie. Aux abords d’un terrain de crosse improvisé dans un carré vague à la limite de la ville. Une après-midi d’été. Une chaleur étouffante, écrasante. Liam était alors un des gamins les plus brillants en sport comme dans les autres matières. Une Rolls Royce s’était garée non loin et un tel événement ne passait pas inaperçu aux yeux d’enfants des bas quartiers. Un jeune garçon au regard brûlant de défi en était descendu, dans une tenue impeccable, laissant apparaître sous son short blanc des genoux maigrelets. Il s’était approché décidé du terrain, sous l’air inquiet de ce qui semblait être son chauffeur, et avait interpellé les participants.

— Je veux jouer contre le meilleur d’entre vous.

Un esclaffement général avait accueilli la déclaration, et on avait poussé en avant un Liam étonné et pas forcement motivé à humilier un petit riche. Mais le gamin avait de la constance et s’armait déjà d’une crosse qu’on lui avait tendue, se mettant aussitôt sur ses appuis. Dans un soupir, Liam l’avait imité et au coup de sifflet, le duel s’était engagé.

Il marqua sans mal contre le jeune garçon. Mais celui-ci se tint à nouveau en position et fit signe pour que la balle soit remise en jeu.

Couvert de boue, épuisé, son corps soutenu à peine par ses jambes, il avait agi ainsi tout l’après-midi, perdant systématiquement contre l’athlétique gaillard qu’était Liam à l’époque. Lorsqu’il tomba de fatigue, les fesses dans la terre retournée, le chauffeur vint le récupérer en s’excusant de l’obstination de son jeune maître.

Au moment où la portière allait se refermer sur le chétif adolescent, celui-ci ouvrit les yeux et s’écria :

— Je reviens demain ! Sois là !

Ainsi, un mois durant.

Puis, le dernier jour de l’été, juste avant que l’école ne reprenne. Alors que tous étaient maintenant habitués à voir Liam battre sans effort le gosse de riche. Le gamin marqua le point. Avec férocité et puissance, sans que rien ne puisse contester l’exploit.

Liam n’oubliera jamais le sourire que lui fit alors cette tête de mule.

— Moi, c’est Sean. Je serai là aux prochaines vacances.

Puis il avait disparu, avalé par l’énorme voiture de luxe.

***

Finalement, Liam s’est assoupi aussi. Quand il ouvre les yeux à nouveau, Sean a quitté ses bras. Il est occupé à préparer le petit déjeuner. Il peut l’apercevoir à l’œuvre dans une grande cuisine séparée du living par une longue verrière découpée de fer forgé sombre. Un coup de génie de sa mère férue de décoration qui se plaignait d’officier dans la pénombre. Il se souvient du père de Sean, baissant son journal sur la table de petit déjeuner, l’observant par-dessus ses lunettes à verre rectangulaire.

Il passait tous les étés depuis ses 16 ans avec eux. Sean avait déclaré que Liam était son adversaire, et que comme son père lui avait appris, il devait l’avoir à l’œil aussi souvent que possible. Le couple qui avait surtout compris que Sean avait simplement besoin d’un ami avait accueilli le jeune homme avec gentillesse et sans aucune condescendance. Il les aimait bien. Cela lui faisait comme un vide de savoir qu’ils étaient partis si brutalement. Elle passait la majorité de son temps auprès de nombreuses œuvres de charité. Il travaillait souvent tard en soirée, ainsi que les week-ends à monter des plans sociaux pour ses employés. Liam a conscience aujourd’hui d’à quel point ce couple de nantis contrastait avec ceux de leur rang. Cela ne les empêchait pas de garder tout l’aspect traditionnel de la noblesse anglaise, flegme inclus. Pour l’heure, il souhaite surtout veiller sur l’homme qu’il aime.

Et celui-ci semble avoir retrouvé toute sa volonté et sa vivacité. Liam sourit. Il préfère tellement le voir ainsi. Il s’étire et lui demande si la bonne odeur de café est à son attention.

— A ton avis, tu sais bien que je ne bois pas de cette saloperie, s’entend-il répondre.

— C’est vrai que mon lord ne consomme que du Darjeeling, mima-t-il le petit doigt en l’air.

Sean grogna en apportant la tasse fumante de café noir à son compagnon. Cette mise en scène était parfaite pour estomper les restes de malaise qui flottaient encore dans l’espace.

Une boite de biscuits ouverte et le mug de thé vinrent rejoindre la table improvisée du petit déjeuner au salon. En tailleur et en chaussette, sur le coussin épais, Sean eut un sourire d’enfant.

— On n’avait pas le droit.

— Pas le droit de quoi ? interroge Liam.

— De manger ici, comme ça…

Liam regarde son ami avec tendresse. Cette innocence, cette simplicité, cette capacité à se réjouir de détails désuets. C’est tout ça qui l’avait fait basculer.

— Y a quelque chose qui cloche, finit par dire Sean, la tasse de thé brûlante au bout de ses lèvres.

— Quoi donc ?

— J’ai passé la nuit à consulter les papiers de la succession, il y a un point que je trouve vraiment étrange.

— Tu veux me montrer ?

Liam avait quitté Liverpool et ses bas quartiers depuis une bonne décennie maintenant, et ses études d’avocat avaient fait de lui une pointure dans la profession. Beau, intelligent, compétent. Il était le célibataire le plus convoité de Londres. Après les footballeurs, évidemment. En le voyant penché tout contre Sean, lui caressant doucement la jambe en consultant les documents, on comprend sans mal que les prétendantes vont avoir quelques difficultés à gagner ses faveurs. Il aimerait volontiers officialiser tout ça, mais Sean avait peur que cela tue sa mère.

Finalement, c’est ce stupide accident de coucou au-dessus du Mozambique qui l’a fait. Au moins, la passion de ses parents pour les safaris-photos les aura emmenés loin de l’ennui et de la grisaille de l’Angleterre. Tout à un prix, songe Liam.

— Je vois que ta sœur a eu le cottage, et la moitié des actions. Elle est aussi présidente de la firme textile. C’est cela que tu déranges ?

— Non, non, du tout, c’est parfait, rétorque Sean.

Liam l’observe dubitatif.

— Alors quoi ?

— Regarde ça, précise Sean en sortant un papier vieilli de la pile.

Il s’agit d’un titre de propriété, vraiment très ancien. Les formulations sont écrites en anglais moyenâgeux et quasi illisible. Le document est jauni et presque friable. Un sceau à la cire rouge laisse entrevoir des armoiries en partie endommagées. Liam fronce les sourcils en tentant de déchiffrer la calligraphie.

— Tu sembles l’heureux héritier d’un antique château à la lisière du Pays de Galles. Sa localisation est à peine lisible, mais je suppose qu’en nous rendant dans les environs nous finirons par le trouver. Cela t’intéresse ?

Le regard de Sean est soudain animé d’une flamme que son compagnon lui connait que trop bien. Le défi, l’aventure, la curiosité. Un mélange savoureux pour son romanesque amoureux.

— Bien, bien, je te propose que nous nous y rendions après avoir réglé tous les autres détails. Personne ne trouvera étrange que tu prennes quelques vacances après…

Il ne finit pas sa phrase, des nuages apparaissaient dans les iris verts de Sean. Il se contente de se pencher sur lui et de l’envelopper de sa tendresse.

— Peut-être qu’il y a un dragon ! murmure Liam, pour lui redonner un peu de légèreté.

Sean pouffe dans ses bras.

— Arrête de me taquiner !

— Où bien peut-être deux, enlacés l’un contre l’autre ?

Ils sourient en silence.

Le calme s’est étalé dans l’immense demeure, courtepointe de plumes épaisses. Le soleil roule lentement dans un ciel parsemé de flaques nuageuses. Quelques vêtements tombent sur le parquet lustré. Il n’y a pas qu’un petit déjeuner sur le pouce que le canapé familial va inaugurer ce matin.

 

Haïku – Le long de l’an.

 

Janvier – Apocalypse

***

Nid abandonné
Au pied du chêne gelé
Apocalypse

Février – Bal masqué

***

La Pie agacée
Frotte son bec de charbon
Loup, y seras-tu ?

Mars – Neiges éternelles

***

Mes pieds engourdis
Émerveillés de neige
Doux immobile

Avril – Printemps

***

Corolle pâle
Robe chiffonnée d’hiver
Perce la terre

Mai – Les ponts entre toi et moi

***

Une brindille
Entre nous si fragile
Douce invite

Juin – Une plume sur l’océan

***

Au bout du ponton
Enfant à la pêche
Fixant plumette

Juillet – Une nuit sous les étoiles

***

A pas de velours
Errance délicieuse
Chat sous la nuit

Août – Bouteille échouée sur la plage

***

Verre dépoli
Entre les doigts enfantins
Si précieux butin

Septembre – De l’encre sur les doigts

***

Matin assoupi
A de l’encre sur les doigts
Noircissant carnets

Octobre – Quand le vent se lève

***

Tombes alignées
Silencieuses bourrasques
Du temps qui passe

Novembre – Pellicule de Givre

***

Craquent chaque pas
Sur l’herbe blanchie de froid
Rire de l’enfant

Décembre [A lire le 25, au pied du sapin]

En passant

Je chérirai ton nom…

L’air dubitatif, appuyé sur sa main droite, l’enfant regarde son cahier de textes. Visiblement, il n’est pas inspiré. Tandis que sa mère revient du jardin, il lui demande :

— Maman, c’est quoi la liberté ?

— La liberté, chéri, c’est quand tout ce que tu fais, tu le fais pour quelque chose qui te convient, qui est important pour toi.

L’enfant fait la moue. Il ne se sent pas beaucoup plus éclairé.

— Tu aimes la tarte aux fraises, n’est-ce pas ?

Un large sourire gourmand répond à la question.

— D’accord, je vais te montrer ce qu’est la liberté, propose la maman, malicieuse.
Elle tire le grand livre de cuisine de l’étagère, et le pose sur la table face au petit.

— Trouve la recette de la tarte aux fraises, indique-t-elle.

Un long moment de feuilletage plus tard, la recette accepte de se montrer. Il s’agit encore d’écrire les ingrédients dans un carnet blanc tendu. Celui des courses.

Puis, une fois la voiture garée devant le magasin, trouver la farine, le beurre, le lait, le sucre, les œufs. Les porter, et c’est lourd quand même. Mais, la silhouette protectrice ne se penche pas pour prendre le fardeau, elle se contente de donner un regard pétillant d’encouragement.

Une fois les achats posés sur la table, on se rend au jardin. Sous le bosquet contre le mur, la cachette des fraises est bien connue. Les cueillir avec délicatesse, n’en écraser aucune. Et, peut-être, discrètement, en manger une ou deux. La récolte précieuse est nettoyée, équeutée.

On apprend à mélanger les ingrédients, à pétrir et étaler une pâte, un peu de farine sur le nez. Des fous rires débordent du verre doseur. On sort finalement le grand moule du four qui sent le beurre et la gourmandise. Sur ce lit douillet, les fruits sont disposés, un à un, délicatement, dans un duvet de crème pâtissière, lisse et savoureuse.

Une paire d’yeux impatients l’observe fixement se refroidir. Et puis c’est le moment d’en couper un large morceau et de le poser consciencieusement sur l’assiette blanche. S’armer d’une petite cuillère.

Tandis que l’enfant dévore sa part avec délice, la maman lui souffle à l’oreille :

— Tu vois mon chéri, c’est ça la liberté.

Et l’enfant de demander, la bouche pleine de fraises :

— Et pour toi maman, c’est quoi ta liberté ?

Main qui se glisse dans les cheveux soyeux, bouche qui esquisse un rire, et tout simplement :

— Toi.

La fille aux yeux Piscine

Brume matinale sur la cité silencieuse. Les longues avenues désertes et froides d’hiver étalé, poudré dans chaque recoin de ciel. Mon pas est lent, fatigué, triste et perdu.

Je m’arrête devant une vitrine mal éclairée et poussiéreuse. « Ici contes inédits de noël » indique un grand affichage aux couleurs passées. Je suppose qu’il y a bien longtemps qu’on ne fait plus grand-chose d’inédit sur ce sujet.

Raconte-t-on seulement encore des histoires à Noël ?

Je me détourne presque sans force, je me sens éléphant sur la route de la fin. Y a-t-il un cimetière pour les auteurs quand ils n’ont plus de mot dans le cœur ?

Je tremble un peu, remonte le col de mon manteau en laine tissée. Je presse ma démarche, pour échapper à mes pensées, pour retrouver ce que je sais avoir déjà perdu.

Quelques fenêtres s’ouvrent tout en haut des tours de l’imaginaire. Des idées matinales qui éclairent doucement des fronts d’écrivains ambitieux, jeunes, fougueux… encore passionnés.

Je détourne la tête. Une douleur sourde dans la poitrine. Je sens que ça vient, je ne serai bientôt plus le bienvenu dans cette cité immense, relâché sur la rive de la réalité dans le ressac, pauvre bois flottant sans âme, creux et léger comme l’oubli.

Le dos contre une façade, je tente de reprendre mon souffle, mais l’air me manque, il n’abreuve plus mes poumons, il m’empoisonne de sa rareté insoutenable.

Lentement, je me sens choir vers le sol. C’est un magnifique ralenti, j’aurai adoré l’écrire.

Trop tard…

Je pars…

Quelque chose au loin vient perturber ma mort métaphorique, une sorte de martèlement, le bruit d’une course effrénée qui se rapproche brutalement de moi.

Ma tête vacille un peu, je m’efforce de ne pas sombrer trop vite, savourer les derniers instants dans ce monde familier que je ne verrais plus jamais.

Quelque chose hurle dans mes oreilles. Ou bien est-ce quelqu’un ?

— Réveille-toi, bordel ! Réveille-toi… j’ai besoin de toi !

J’entrouvre ma conscience, juste suffisamment pour apercevoir une forme penchée sur moi.

— Mais reviens putain !

Ma bouche sèche se décolle dans l’espoir de dire quelques mots qui trébuchent en vain sur mes lèvres.

— Oui, c’est ça, reviens… reviens.

Des mains plongent dans mes cheveux et me secouent la tête vigoureusement, elles glissent jusqu’à mes bras et me remuent d’avant en arrière.

— Allez… allez !

Je commence à ressentir les contours, c’est une jeune femme qui me manipule. Que me veut-elle ?

Après un effort fantastique, j’arrive à l’observer précisément. Ces cheveux sont lâchés sur ses épaules, longs et décoiffés, un peu roussi dans la lumière blafarde de l’aube. Des yeux immenses me regardent avec un mélange de terreur et d’espoir, des yeux Piscine, limpides et profonds.

— Dépêche-toi de revenir à toi, on ne peut pas rester là, pas comme ça !

Des mots se heurtent dans mon crâne, mais ils n’arrivent pas à faire une rangée de phrases. Je la laisse me soulever en partie, et je m’efforce de la suivre sans tomber.

Avancée chaotique, mais suffisante pour se glisser dans une ruelle de traverse, grise et glacée.

— Viens !

Elle ouvre une porte qui n’existait qu’à peine l’instant d’avant. Elle me tire avec une force phénoménale dans un escalier sombre aux marches inégales. Un coup de clef dans une serrure, et elle me presse dans un appartement mal éclairé, laissant flotter une odeur de renfermé et de poussière épaisse.

— Assis-toi là, m’ordonne-t-elle en me poussant sur un lit recouvert d’une courtepointe vieillotte.

— Qu’est-ce que…

Je m’essaye à bredouiller, malgré un intense fourmillement qui me démange l’esprit et le cœur.

— Tais-toi !

Elle est collée dans l’angle de la minuscule fenêtre à ventail unique, agrémenté d’un voile jauni aux motifs dépassés. Tout son corps est tendu dans un élan de vigilance extrême, et pourtant, quelque chose de magnifique se dégage de ses membres fins et secs. Je note son profil très légèrement anguleux autour de sa mâchoire crispée.

— C’est bon, ils ne m’ont pas suivie.

Elle se penche vers moi, grave.

— Tu dois m’aider !

Je lui adresse un regard mitigé entre l’incrédulité et la curiosité. Elle me répond par un froncement inquiet des sourcils.

— Tu dois raconter mon histoire !

La tête me tourne, je sens un malaise monter et m’enserrer les côtes.

— Mais…, proteste ma voix presque éteinte.

Elle se rapproche de moi rapidement. Elle a l’odeur de l’ambre et des épices, un parfum étrange sur elle. Perturbant.

Elle passe sa main sur mon front, se mordille la lèvre anxieusement.

— Attends, je reviens.

Elle disparaît dans une petite pièce attenante d’où j’entends des bruits de portes de placard et de vaisselle.

— Tiens, il ne doit pas être très agréable à boire, mais cela devrait t’aider, m’annonce-t-elle après un laps de temps que je suis incapable d’estimer depuis mes sensations cotonneuses.

J’avale donc un café parfaitement infect à l’amertume proche de l’acidité. Mais effectivement, je reviens lentement à moi. Enfin du moins, j’émerge à nouveau dans cette partie particulière de l’état d’être.

Elle a un sourire nerveux, presque satisfait, mais loin d’être rassuré.

C’est beau quand même.

— Pourquoi moi ?

J’articule un peu de mon angoisse narcissique.

— Qu’est-ce que ça peut faire ?

Cela ne fait rien, effectivement.

— Tu vas le faire.

Ce n’est pas vraiment une question. Elle déplace une vieille boite d’avant-guerre en plastique vert-de-gris jusqu’à une petite table. Elle y déploie le contenu avec précaution. Une machine à écrire d’un autre temps trône alors de manière presque surréaliste dans cet endroit étrange.

Elle rapproche une chaise, et trouve des feuilles blanches dans un tiroir.

— Assis-toi, m’intime-t-elle.

Je la regarde, sans conviction.

— Je ne sais plus écrire, je n’ai plus les mots.

Elle me fixe avec une infinie tristesse, comme si je venais de lui transpercer le cœur. Elle se reprend puis m’attrape par le poignet pour me tirer jusqu’au petit bureau improvisé.

— Je te dicterai.

Je m’installe sur la chaise peu confortable, et je regarde le clavier de touches noires montées sur bras mécaniques. Légèrement hypnotisé.

Elle glisse vivement une feuille blanche. Je sens un frisson me parcourir l’échine.

— Maintenant… écris ce que je vais te dire, tout ce que je vais te dire.

Et elle va s’asseoir sur le lit, ses immenses yeux cherchant dans le vide des bribes de souvenirs à faire remonter à la surface.

— C’était un soir de printemps, tout était encore paisible dans les cœurs, rien ne devait nous préparer à ce qui devait arriver…

Les touches commencèrent leur musique particulière, tandis que je sentais les forces me revenir, quelque chose en moi se reliait à elle.

Ce n’était donc pas le bon jour pour mourir à l’imaginaire.

C’était plutôt un jour à passer avec une fille aux yeux Piscine.

Ce dont je ne me doutais pas encore, c’est que ce jour aurait une saveur d’éternité.

***

Elle a parlé tout le jour, dans un flot continu, parfois en oubliant même de respirer. Des larmes se déversaient juste après des rires nostalgiques étouffés.

Souvent, je quittais mon poste pour simplement me rapprocher d’elle, poser une main sur son épaule minuscule sous ma paume épaisse.

D’un regard, elle me renvoyait à ma mission première, avec ce petit pincement de lèvres, mélange de fierté et de volonté.

Au fur et à mesure des lignes, j’avais senti sa vie s’écouler entre les interstices de mes doigts, et venir se déverser sur le papier blanc à travers les cliquetis de la vieille machine à écrire.

Quand la nuit fut sur nous, elle ne ralentit pas son rythme, le mince filet de lumière qu’offrait la seule lampe encore fonctionnelle de notre petite chambre faisait un firmament tremblotant sur l’horizon de ma feuille.

Je connaissais les règles, si je ne quittais pas la cité à l’aube, j’aurai le plus grand mal à retrouver la réalité. On ne savait pas bien ce que devenaient les âmes de ceux qui se laissaient hanter par les habitants d’ici.

Pourtant, je sentais trop de fascination, trop d’intensité, trop d’émerveillement. Je n’arrivais pas à me détacher du flot continu de sa voix. Elle déposait au creux de moi toute l’intimité de sa vie.

Alors, j’ai regardé l’aube se lever, avec ce goût dévorant et féroce de traverser sans regret le Rubicon de mon destin, la dernière frontière de ma réalité.

À défaut de mourir ici, est-ce que j’allais mourir là-bas ?

Elle s’était finalement assoupie, allongée en désordre au milieu des motifs à fleurs aux teintes passées.

Je me suis rapproché d’elle, légèrement hypnotisé. Comme il était étrange de savoir tellement d’elle et à la fois si peu. Je scrutais son visage lissé par le sommeil, et toutes ses paroles nocturnes remontaient en moi, marée puissante et enivrante…

Je sentais aussi la fatigue venir me lécher les flancs et la conscience. J’avais envie de m’allonger tout contre elle, la serrer contre moi, la protéger du froid, des autres, de son passé… de son avenir probablement aussi.

L’épine désagréable de l’éthique me repoussa dans un fauteuil de velours poussiéreux dans l’angle assombri de la chambre.

De ma place, je voyais encore les formes de sa silhouette que j’avais enveloppées dans une couverture trouvée dans un des placards aux portes légèrement jaunies.

Mes yeux flottaient sur les mouvements presque imperceptibles de son souffle jusqu’à ce que l’épuisement m’absorbe totalement.

Dans mes rêves, le soleil bordait son visage.

Et elle me souriait.

***

Un mouvement brusque me tira de ma torpeur, elle était penchée sur moi, le front inquiet. Chuchotante, elle glissa à mon oreille :

— Ils nous ont retrouvés, on doit partir.

Pas vraiment le temps de lui demander qui étaient finalement ces « ils », elle m’agrippait déjà la main, et m’embarquait dans les méandres des escaliers du bâtiment vétuste. Une porte nous déposa à l’extérieur sans ménagement, dans la lumière agressive du soleil d’hiver.

Haletant, je tentais de suivre son rythme sans m’effondrer. Il y avait quelque chose d’insupportable aux creux de ma poitrine qui me réclamait d’arrêter, de faire une pause, de simplement respirer.

Mais sa volonté me tirait vers elle, vers l’inconnu, vers des chemins sans nom.

Quelques instants fugaces, je me suis souvenu de mes séjours chez mes grands parents, de mon enfance, de mes pas perdus à l’orée d’une forêt un soir d’hiver, de ma peur.

— Qu’as-tu fait ? hurla-t-elle de surprise.

Je regardais autour de nous et reconnaissait à peine le paysage, incongru de familiarité. La neige, le vent, le froid, la nuit en plein jour. Comment est-ce que cela pouvait être possible ?

Mitigée entre colère et stupéfaction, elle me dévisagea un long moment, puis se radoucit, donnant un peu de lumière à ce décor de ténèbres glacées.

— A quoi as-tu pu penser ? Sans le savoir, tu nous as probablement sauvés.

Je penchais la tête, déboussolé.

— Cela risque de ne pas durer longtemps si nous sommes perdus ici, ajouta-t-elle, avec un peu de lassitude.

Je fermais les yeux, je revis le collier de grosses boules de verres que portait ma grand-mère. Il chatoyait à la lueur du feu de cheminée. Celle du chalet de montagne où nous passions les vacances d’hiver. Et sa voix douce qui tout en remontant la couverture sur mes épaules me répétait : « Mais voyons, quelle idée de sortir à l’aventure en pleine nuit ! ».

Son sourire était chaud comme la boisson au miel qu’elle m’avait donné. Je sentais mon cœur si calme, si paisible.

J’ouvris à nouveau les yeux, nous étions devant le foyer éteint du salon, les rideaux et les tapis semblaient être figés dans le temps, les gros fauteuils poussiéreux avaient pris une teinte grise usée, mais étaient pour l’instant incroyablement attirant.

Je me laissais tomber dans leur épaisse mollesse. Sans rien y comprendre et sans trouver la force de chercher à le faire.

Elle m’observa un instant, amusée et visiblement soulagée, avant d’aller explorer les lieux.

— Il y a même du beurre dans le frigo ! m’annonça-t-elle.

S’il datait du dernier passage de chiffon sur les meubles, il ne devait plus être bien comestible.

Je crois que c’est ainsi que je me suis rendormi, épuisé, mais dans cette sensation d’être enfin en sécurité.

Avec elle.

***

Quand je m’éveillais enfin, il faisait jour et j’étais seul dans le salon. Les rideaux s’ouvraient sur le jardin et je voyais grelotter quelques gouttes de rosée brillantes sur les branches des arbres nus éclairés par la lumière blanche d’un soleil timide.

Je respirais tranquillement, et tentais de disposer ensemble les pièces du puzzle qu’était devenue ma vie depuis peu.

L’endroit était incroyablement identique à mes souvenirs, et pourtant je n’y avais plus mis les pieds depuis des années. J’avais coupé les ponts avec ma famille pour partir à l’étranger depuis des décades, je réalisais avec un pincement douloureux au cœur que je ne savais même pas si mes grands-parents étaient encore de ce monde. J’étais jeune. Con. Prétentieux. Avide de performance et de gloire… de chimères.

Mes yeux se remplissaient d’une brume épaisse, je crois que j’avais juste besoin de chialer comme un enfant, pendant ces minutes intenses qui paraissent des heures.

Je me levais finalement pour me rendre plus près de la fenêtre. J’entendais ses pas à elle descendre l’escalier, et je n’avais pas réellement envie de lui montrer ce visage défait. Orgueil au fond du cœur. Toujours un peu trop vaillant.

Elle déboula dans la pièce à vivre avec un enthousiasme bruyant, je sentais mes épaules se hérisser légèrement sous ma chemise sale, remontant les bretelles de mon chagrin soudain.

— Tu nous as trouvé un endroit magnifique ! J’ai même pu prendre une douche chaude, la première depuis trop longtemps, s’écria-t-elle joyeusement.

Elle s’était rapprochée de moi et tirait sur ma manche avec malice.

— Cela ne te ferait pas de mal non plus, tu sais.

J’acquiesçais à sa proposition, et puis un peu d’intimité me semblait une manière adéquate de me défaire de mon spleen.

— Laisse-moi tes affaires devant la porte, un brin d’eau savonneuse ne leur fera pas de mal à elles aussi.

— Et j’enfilerai quoi après ?

— Il y a une penderie pleine de vêtements d’homme dans la grande chambre du haut.

Je détournais rapidement la tête sur le côté pour ne pas laisser paraître mes lèvres qui s’étaient tordues de douleur à l’idée que j’allais enfiler les affaires de grand-père.

Néanmoins, acceptant l’ironie de cette situation comme un juste retour de bâton, je pris l’escalier pour monter à l’étage.

Je fis un effort démesuré pour ne pas poser mes yeux sur les photographies souvenirs qui galopaient sur les murs. Et finalement, enfermé dans la salle de bain, je me mis tout simplement à sangloter, glissant sur le carrelage blanc, les yeux rivés sur le lavabo en porcelaine aux peintures florales désuètes. Si j’avais fermé mes paupières, je l’aurais senti le parfum de violette qu’elle portait à l’époque. J’en étais sur.

Pour ne pas me laisser dévorer par mes souvenirs, je me traînais jusqu’à la douche et déboutonnait mon pantalon, ouvrant le robinet pour réveiller le vieux chauffe-eau. Je posais mon linge en tas devant la porte, et j’entendis détaler discrètement les pas de ma curieuse compagne de voyage.

Cela me fit au moins sourire, très doucement, pansant la plaie de ma mélancolie.

L’eau était enfin à bonne température.

Et effectivement, cela me fit un bien fou.

Revenu à moi-même, je décidais de trouver quelque chose à enfiler dans la chambre attenante, et de poser quelques questions à mon aventurière.

Il était temps pour moi de comprendre qui ils étaient… et pourquoi ils en avaient après elle.

Et comment avais-je pu nous amener ici ?

***

J’avais l’intention de commencer par cette question lorsque je la rejoignais finalement au salon. Elle avait enfilé une robe d’été à fleurs que je n’avais jamais vue sur ma grand-mère. Sûrement une tenue au fond d’une des penderies de l’étage.

Elle était ravissante. Sa taille fine soulignée par la coupe année 60 attrapa mon regard, et j’eus grand mal à le maintenir à hauteur de gentleman. Le soleil avait continué sa course et laissait des flammèches sur sa gorge et ses bras. Absorbée par la contemplation du jardin, elle ne m’avait pas entendu descendre.

J’avais envie de l’inviter à diner. De lui montrer New York. De prendre un dernier verre dans mon appartement, à la nuit tombée.

Je n’aurai pas du laisser courir ainsi mes pensées. Une sueur froide dégoulinant depuis ma nuque m’aida à constater dans une certaine stupeur que nous avions changé de décor. Elle se tourna vers moi, le visage mi-étonné, mi-amusé.

— J’aimais bien le paysage, tu sais ?

— Pardon, je n’ai pas fait exprès… Pourrais-tu m’expliquer ?

Je me dirigeais vers la cuisine ouverte pour sortir une bouteille de vin et deux verres. La nuit était tombée sur la ville qui ne dort jamais. Les grandes baies vitrées de mon loft laissaient rentrer les lumières artificielles.

Elle portait toujours la robe de ma grand-mère. Plus que jamais sublime et désirable. Je tremblais un peu en servant l’alcool. Elle s’en aperçut et me sourit avec douceur. Je me souvenais alors d’un été en Italie. La chaleur à la terrasse d’un restaurant. Le brouhaha ténu des touristes qui parcourent la place pavée.

Face à moi, son expression s’était figé. Nous avions entre nous des assiettes de pâtes à la délicieuse odeur de basilic. Nos verres étaient déjà remplis. J’avais le tournis.

— Tu devrais arrêter ça, tu vas finir par t’évanouir si tu forces trop.

— Mais comment on met fin à ça ? m’exclamais-je perdu, et même un peu effrayé.

— Ferme les yeux, respire lentement, reviens à un point neutre et stable en toi, un espace où ton imaginaire arrive à se contenir. Sans chercher à bondir d’une sensation à une autre.

J’écoutais ses conseils, et lorsque j’ouvrais les yeux nous étions à nouveau au point de départ. Le salon du chalet, le soleil éclaboussant le jardin, et le temps qui se met au repos. Je m’effondrais dans le vieux fauteuil moelleux de mon grand-père, et repris mon souffle.

— Très bien. Maintenant, je pense que tu as réussi à répondre à ta propre question. C’est ton imaginaire qui régule notre réalité, l’ambiance qui nous environne.

Je hochais lentement la tête, pour assimiler cette étrange capacité.

— Tu devrais te reposer un peu, je vais aller faire une promenade alentour. Détends-toi.

— Et si je pense à quelque chose et que je m’en vais sans toi.

— Tu ne peux pas partir sans moi, je suis ton héroïne.

J’eus un petit hoquet de surprise qui la fit rire. Puis l’épuisement fut plus fort, je m’endormis.

***

 

Je sentis son parfum avant d’ouvrir les yeux. Elle était assise devant moi. Plutôt apaisée. Sa balade avait dû la rassurer sur le fait que nous nous trouvions à l’abri de nos poursuivants.

Je voulus d’ailleurs aborder le sujet, mais à peine j’avais amorcé ma phrase qu’elle mit son doigt sur ses lèvres pour m’indiquer de me taire. Et elle prit la parole.

— Quoiqu’il arrive, il ne faut pas en parler comme ça. Pour que nous restions en sécurité, tu dois écrire.

Nous n’avions pas emmené la machine à écrire et le matériel informatique de mon grand-père était sans aucun doute obsolète, néanmoins le traitement de texte devait encore fonctionner. Cela dit, elle grimaça à cette idée.

— Plus le moyen est récent, plus le processus pour nous retrouver est rapide.

Je me dirigeais donc vers le grand secrétaire ancien d’où j’extirpais feuille de papier vierge et quelques stylos.

Elle acquiesça de la tête.

Je m’installai sur la table de la salle à manger en bois massif et lui fit comprendre que j’étais tout ouïe. Une sensation étrange me remplissait le thorax, un mélange d’angoisse et d’excitation. Elle me fixa très sérieusement un petit moment, puis elle inspira longuement et commença son récit.

— Depuis quelques décennies, l’univers complexe de l’imaginaire a subi une sorte de coup d’État. Un personnage a gagné tellement en puissance qu’il a décidé de prendre le contrôle et d’imposer sa vérité. Il est assoiffé de pouvoir  et projette même de dépasser le cadre qui est le nôtre. Il étudie une façon extrêmement malsaine de soutirer sa puissance à son auteur.

Elle marqua une longue pause. Me regardant comme si elle me découvrait pour la première fois. Je lui répondis d’une expression interloquée. Ma plume levée au-dessus du papier qui se remplissait de ma graphie souffrant de la maladresse de ne pas avoir exercée depuis longtemps. Elle reprit en secouant doucement la tête.

— Ce personnage c’est Marlando.

Ma main se crispa brutalement sur ma page. Interdit, je la regardais avec incrédulité. Qu’est-ce que mon héros de roman venait faire dans nos affaires ? Pourquoi lui ? Comment était-ce possible ?

— Il a commencé petit au départ. Il s’est contenté de régner sur l’espace-temps que tu lui avais désigné. Puis, à force de notoriété, il a pris de l’ampleur, et il a trouvé la faille.

Je tenais le rythme de l’écriture par automatisme, incapable de réaliser tout ce que cela impliquait.

— Il a fricoté avec d’anciennes légendes, des rumeurs, des bruits de couloirs. Assis sur le bord du monde imaginaire, il a entendu des choses qu’il n’aurait jamais dû entendre, et surtout compris comment s’en servir.

Mon écriture se crispait. Je voyais les phrases se hacher. J’avais envie de raturer, de froisser mon papier. Mais je continuais sous la dictée à noter la triste réalité.

— Et puis, il passé le pas. C’était un détail, une broutille, tu ne t’en es même pas aperçu. Au lieu de puiser dans l’énergie naturelle de ta créativité, dans les ressources de tes émotions, de tes sentiments, il a dévié légèrement, et s’est abreuvé de ton esprit, de ton âme, de ton essence.

Je me sentais vraiment mal. Un petit vertige enveloppait ma vision d’un halo flou. La sensation que les choses tournaient discrètement autour de moi. Elle eut juste le temps de me dire de poser le stylo que je perdais connaissance.

Le dernier amant du Qi Lin

L’aube s’étiolait. Quelques filaments de jours enlacèrent les doigts fins de la rizière. Huan se secoua un peu. La rosée avait mouillé son bouc et sa moustache. S’essuyant d’un revers de manche, il s’étira, prêt à reprendre son vagabondage. Les paysans étaient sûrement attablés autour d’un copieux déjeuner avant de s’en aller à l’ouvrage. Huan se frotta le ventre. Creux et gargouillant. Il s’accroupît pour glaner quelques fruits de physalis. Les tâta, les huma. Une grimace. Il n’en trouvait que deux de mûrs et comestibles. Il jeta le reste plutôt que de s’en rendre malade. Savoura son maigre butin sucré. Un demi-sourire ourlé sur le bord des lèvres. Liberté sirupeuse. La brume souleva sa soie à la lisière des arbres, se mirant, vaporeuse, dans les miroirs lisses du riz à venir.

Il pourrait trouver petits travaux et tâches diverses à faire plus tard dans la saison. Pas avant. La forêt devrait permettre gîte et couvert d’ici là. Épaules qui se haussent. S’éloigner du tracé de la route. Relâchant sa mâchoire, il déposa sa main sur la lame courte qui l’accompagnait. Les bois pourraient déjà contenir  quelques habitants aussi affamés que lui. Éventuellement hostiles. Sait-on jamais ?

La mousse s’enfonça, humide, sous ses pieds nus. La forêt sentait l’humus et la résine. Il se déplaça sans bruit. Agile et habitué. Quelques oiseaux l’observèrent, curieux, battant à peine leurs plumages. Il faisait trop froid pour les serpents. Trop jour pour les rongeurs. Il récupéra quelques lianes, des branches sèches. Chercha du regard un endroit favorable. Indistinctement, une impression le guetta. Le frôla. Le cajola. Se crispant un peu, il colla son dos contre un tronc massif. Retint son souffle. Attendit. Rien.

Si. Au loin. Un tintement. Un chuintement. Le son léger, imperceptible d’un grelot. À travers la fenaison des arbres, le ciel avait immobilisé sa course entre nuit et jour. Au coin de l’œil, un peu de mauve. Sous les cils, une trace orangée. Le craquement des branches que l’on écrase au passage. Huan n’arriva pas à bouger. Il tenta de s’armer, mais sa main resta inutile. Il essaya d’observer, mais ses paupières étaient pesantes. Si denses.

Allongé sur l’herbe fraîche d’une clairière, il entrouvrit sa conscience. Un visage était penché tout contre lui. Sublime. Fin et gracieux. Cascade de cheveux incandescents d’or pur, iris d’émeraude, bouche teinte bleu-saphir. Peau porcelaine. Souffle ténu. Baiser divin. Frisson. Huan, le sentait bien, il avait perdu raison. Mais dans cette délicieuse folie, il laissa la douceur des caresses retirer haillon de tissus et fatigue de la chair. Il permit aussi à l’étroit bassin de se glisser sur sa vaillance. Docile, mais intense monture, il donna plaisir au voyage. Sa cavalière se cambra d’aise. Une fois. Deux fois. Cent fois ou bien Mille. Qu’importait la distance, tant que ces traits célestes s’illuminaient à la pointe tendre et brûlante de son pinceau.

Enfin, elle s’allongea, radieuse et satisfaite, plume aérienne sur son torse trempé d’amour. Pas un mot. Peut-être juste, presque inaudible, le rire d’une clochette.

Huan succomba à nouveau au sommeil. Plénitude.

Quand le soleil reprit sa course. Il marqua brutalement le zénith. Ses rayons percèrent les feuillages et picorèrent les rêves d’Huan. Il s’agita, se tourna, puis s’éveilla. Seul. Presque déçu.

Par terre, chaque herbe, chaque fleur, chaque caillou avait subi métamorphose stupéfiante. Le vagabond resta interdit. Sa couche brillait et étincelait. Or, pierreries, bijoux et perles. Le trésor de plusieurs vies. De quoi faire bombance, construire palais. Lui qui ce matin-là se serait contenté de simplement manger.

Ravi, déboussolé. Il chercha des yeux de quoi ramasser butin. Réalisa qu’il n’était que dans le plus simple appareil. Offrit à la forêt un éclat de rire. Assis le derrière dans la fortune, aussi nu qu’un ver sous la lune.

Huan n’était pas de nature à se laisser perturber par si peu. Il cueillit de quoi tisser feuillages ensemble. Et s’appliqua à se faire pagne et panier. Tout en sifflotant tranquillement. Ainsi tout le jour. À la nuit tombée, il avait ramassé son mystérieux butin, avait tout bien emballé, se trouvait moins dénudé. Pour toute récompense, il s’allongea sur le dos, contempla la voûte étoilée, et se laissa doucement sombrer dans une épaisse torpeur.

Juste avant qu’une nouvelle journée se décide à sortir de ses draps dorés, Huan entendit ce familier frémissement. Tintinnabulant discrètement. Sans ouvrir les yeux, il tendit les bras. Sa splendide inconnue déposée contre son cœur. Le temps qui manque un battement. Et la chevauchée qui reprend. Lente. Intense. Profonde.

Puis le silence du dormeur. Au réveil, un lac d’étoffe, de tissus, de parures. La penderie d’un empereur et de sa cour complète déversée alentour. Flottants sur ces reflets satinés, ses paniers tressés, toujours le ventre plein de leurs précieux contenus.

Amusé de cette situation merveilleuse, Huan fit quelques essayages, puis plusieurs cabrioles avec ces beaux atours. Les trouvant splendides mais tout de même peu adaptés aux lieux. Entreprit de confectionner de quoi les ranger, jusqu’à la nuit tombée. Ne gardant qu’un pantalon de soie blanche et sa jeunesse sur la peau.

La visiteuse de l’Aube s’en vint une troisième fois. Et une troisième fois, il lui offrit sa vigueur et son désir. Quelque chose dans cette étreinte avait un goût moins léger, une trace d’amertume. Un petit rien de mélancolie. C’était d’autant plus doux.Tellement plus beau.

Même assoupi, Huan tenait la main de son amante. Il devait se douter, intimement, que les adieux s’en venaient. Insidieux et inévitables. Il aurait donné sans mal toutes les richesses tombées du ciel pour un peu plus de temps avec elle. Elle sourit au cœur simple. Embrassa le front paisible. Souffle d’adieu sur les paupières closes.

Puis, elle se souleva du sol, tournant sur elle-même dans une lumière laiteuse. Irréelle. Son corps gracile s’étira, s’élançant à travers les nues, léché par la brise du matin. La sublime créature était revenue à sa nature équidé. Ainsi vont ceux des mythes de part et d’autre du pont céleste, hier demoiselle, demain légende. Lourde dans ses flancs d’amour et de joie partagée. Galopant de ses sabots d’argent à travers le ciel. Ses atours aux verts miroitants. Ses longues ailes bleues dans le firmament. Ramure d’or pointée vers l’aurore.

Un bruissement délicat. Une myriade de notes ténues. Ainsi disparaissait le tout dernier Qi Lin que le monde des hommes ait connu.

Au réveil, Huan la chercha du bout des doigts. Sentit des écailles et des plumes sous ses paumes. Frémit. Au sol s’étalait le funeste trophée. La peau du Qi Lin. Ses bois légendaires gisaient dans ses mains ouvertes. Roulé en boule, Huan se mit à pleurer.

Il n’existait pas de bien plus précieux. Il avait entre ses doigts la splendide destinée d’un prince. Et il restait inconsolable. De rage, il hurla. Il savait bien que rien ne ferait revenir l’animal fabuleux. Qu’il était probablement le dernier de son espèce. Que sa solitude l’avait poussé à une telle extrémité. Nul ne pouvait ignorer qu’il n’y avait rien de plus fatal au monde des dieux que de venir se souiller au sel des hommes.

Ses doigts parcouraient l’émeraude et l’azur, caressaient le vide. Ce serait insulte que de ne pas accepter ce qui avait été offert là.

Encore endolori à l’âme, il prit délicatement ce qui restait du Qi Lin et l’enveloppa aussi. Le cœur serré, Huan ramassa ses paniers. À l’orée des arbres venait vers lui une splendide monture blanche. Il flatta l’animal, son sourire s’était brisé quelque part entre la nuit et le jour.

Au creux de l’aube.

Huan installa ses paquets, mais n’eut pas assez d’allant pour chevaucher la sublime jument. Il resta à ses côtés. Sans la tenir. Ils marchèrent ainsi longtemps, côte à côté. Traversant villages et villes. Chaleur et vent. Saisons et années.

Quand la moustache et le bouc d’Huan furent teintés d’argent. Le vagabond fit mine de s’arrêter. L’équidé fit halte. Attentive.

Une plaine ornée de printemps se déversait à leurs pieds. Le soleil léchait une rivière bleue de ses rayons dorés. Elle était là. Étalée dans chaque fleur, dans chaque arbre, légère comme la brise, ténue et splendide. Son amante inoubliable.

Il ferma les yeux et huma longuement l’air. La sérénité se dessinait sur son front parcheminé. Un peu de sa joie venait poindre au bord de ses lèvres. Cajolant sa compagne silencieuse, il lui confia son soulagement.

Huan ouvrit les premiers paniers, pierreries, or et bijoux se déversèrent dans la terre. Puis, les seconds, tenues de satin et de soies s’envolèrent vers les nuées.

Enfin, il défit l’enveloppe qui protégeait la peau du Qi Lin. Un soupir ténu et un très discret petit tintement dévalèrent la prairie.

Alors, le vieil homme s’assit. Sa vie se finissait, et il sentait son souffle se perdre. Il caressa le museau du paisible animal qui l’observait avec tendresse. Tout le jour, Huan écouta le vent chuchoter son amour passé. Il dessinait dans l’écume de ses souvenirs le ressac de leurs étreintes. Et doucement, à nouveau, souriait.

Puis, pour la dernière fois, il s’endormit.

Épinglées dans le ciel, les étoiles veillèrent sur son ultime voyage. Celui que l’on ne fait pas debout. À l’aube, la jument disparut dans la brume. Emportant dans son sillage, les souvenirs d’un long vagabondage.

***

Ceux qui vivent là disent à qui veut bien les croire que la vallée y est sacrée. La vie y coule douce et paisible. Les arbres hauts et puissants. Et par-dessus les collines, l’été y semble toujours éclatant. Mais dans les humbles maisons, le soir on y raconte qu’un trésor est caché pour qui sait y voir.

Quand le jour n’est pas encore tout à fait accroché aux nues, mais que la nuit s’est déjà enfuie, certains amants l’entendent ce curieux petit bruit, de loin en loin.

Délicat et tendre. Subtil comme une promesse. Venu d’on ne sait où. Et parti aussitôt.

Le rire ténu, léger, presque inaudible, d’un minuscule grelot.

 

Esteban

I.

Son bureau était toujours trop rangé, sa nature soigneuse y veillait, qu’importe la charge de travail qu’il devait abattre. Jean aimait le taquiner à ce propos, tout en bousculant quelques papiers, une poignée de trombones et un tube de colle. Juste pour le plaisir de le voir les remettre en place, avec un sourire paisible, imperturbable de douceur.

Cette fois là aussi, tout était trop propre, trop serein, trop lui, et la lumière matinale léchait ses mains occupées à écrire le synopsis de son nouveau film.

— Tu n’as vraiment aucun goût pour le flou artistique, lui susurre un Jean spécialement tombé du lit en ce — jusqu’ici — silencieux dimanche matin.

— Ne viens pas me déconcentrer, s’il te plait, supplia-t-il.

La délicieuse caresse qui se coula sur sa gorge lui fit plisser les yeux et entrouvrir les lèvres. Clairement, c’était foutu pour ce matin. Il bascula la tête en arrière pour cueillir la bouche d’un Jean particulièrement satisfait de sa prouesse.

À travers la fenêtre entrebâillée, une brise fraîche rapportait dans ses filets un peu du romarin du jardin. Leur baiser était long, chaud, ambré de désir. Mais, il s’en arracha à regret, envisageant encore de pouvoir travailler.

— Tu ne vas pas pouvoir écrire aujourd’hui, lui lança, malicieux, son amant.

— Et pourquoi donc ?

— Tu as de l’encre sur la peau.

Jean l’observa un moment s’inspecter les mains, particulièrement amusé.

— Tu racontes n’importe quoi pour me déconcentrer, s’indigna-t-il.

— Pas du tout, se défendit le jeune adonis, frôlant le corps de son ami enveloppé de sa robe de chambre brodée. Regarde, juste là.

Armé du stylo plume chapardé à son compagnon, il lui dessina le dos de la main de quelques lignes à l’encre bleue, léchant même le bord de ses doigts.

— Tu vois ?

Essayant de faire cesser les enfantillages de Jean, il se débattit tellement que celui-ci réussit à lui arracher sa tenue et à lui ébouriffer les cheveux, sans qu’il puisse reprendre ni son stylo ni le dessus. De guerre lasse, il s’assit sur le bureau, à moitié débraillé, le corps éclairé par un soleil de moins en moins timide.

— Tu as gagné, accorda-t-il.

Le visage illuminé d’une joie mutine qui lui fit face le gonfla de désir. Néanmoins, il prit une profonde inspiration et s’efforça de ne rien montrer.  Effort inutile, Jean le connaissait parfaitement. Il se frottait déjà contre lui, cajoleur et si incroyablement sensuel. Sa peau à l’odeur de savon et ses cheveux bouclés qui tombaient sur ses joues rondes. Le ressac de ce corps nu et sculpté qui le cherchait à travers ce qu’il restait de son vêtement de nuit. Le temps qui galopait de ses petits membres agiles sur le papier immaculé de son imagination détournée. Quelques soupirs. Des livres qui s’éparpillent sur le sol. Le bruit sourd d’un meuble qui se cogne contre le mur. Un oiseau qui s’élance d’une des branches du cerisier. La chaleur de son souffle contre sa nuque.

Et tout à l’heure, un peu d’alcool, pour effacer l’encre sur ses doigts.

II.

Il était déjà treize heure. Elle ferma la porte discrètement derrière elle pour ne pas attirer la concierge et son flot intarissable de commérage. La cour de l’immeuble était calme en ce timide dimanche de printemps. La plupart des voisins devait être occupée à leur repas de famille, ou à quelques ballades dans les parcs parisiens. Pourtant c’était bien pour le travail qu’elle avait rendez-vous en banlieue, elle s’engouffra dans le taxi qu’elle avait réservé et posa sa sacoche de retouches près d’elle.

Si ce n’était pour la réputation de Jacques et la notoriété de ses films, il serait hors de question pour elle de se rendre ainsi seule dans l’habitation d’un homme. Tant bien même si elle était maintenant divorcée depuis cinq ans. Dans un discret sourire, elle ajouta à sa plaidoirie silencieuse que de toute façon elle n’était pas vraiment du type de Jacques. D’ailleurs, elle y allait pour les essayages de Jean, ils tournaient demain à l’aube et tout devait être parfait.

Marion se sentait encore jeune. Ses vingt-cinq ans glissaient à peine leurs doigts délicats aux bords de ses yeux caramel tendre. Elle n’avait jamais été très plantureuse, sûrement la raison pour laquelle Pierre l’avait quittée pour cette blonde au rire de poule. Ses traits plutôt sobres lui conféraient une certaine élégance. Elle avait hérité du menton fin de son père et du front pâle de sa mère. Ses lourdes boucles châtains étaient disciplinées dans un chignon rigide, tout comme sa petite silhouette mince était engoncée dans son tailleur gris perle. Une femme sans histoire, qui ne voulait pas en avoir. Du moins, elle espérait être perçue ainsi. Et tentait de se convaincre que c’était effectivement son but.

Elle se préparait à ce que Jean la chahute sur le sujet. Il aimait la taquiner. Enfin, précisément, il aimait taquiner tout le monde. Et tout le monde lui pardonnait sa délicieuse joie de vivre. Elle avait un goût d’été, de jeu d’enfants, de confiture volée. Elle secoua doucement la tête, prise d’une vague de nostalgie. Il y avait longtemps que la simple saveur des jours heureux l’avait abandonnée pour laisser place à la froide solitude de son célibat.

— On n’est jamais mieux servi que par soi-même, se murmura-t-elle.

La guerre était finie depuis cinq ans, mais la capitale et ses alentours étaient encore balafrés par endroit. Discrètement. En grande dame, elle savait soigner ses jupes et ses atours pour préserver sa dignité. A peine si l’on percevait la misère qui se glissait dans ses bas, le long des quartiers moins favorisés.

 La fin du conflit avait été le début des soucis pour Marion. Son mari volage, devint inexplicablement odieux avec elle à peine leur mariage consommé, jusqu’à ce qu’il estime qu’il en avait simplement assez de  » faire semblant « . Ses derniers mots à son égard. Le reste n’avait été que procédure judiciaire rapide et cinglante. Depuis, elle vivait dans un petit appartement du 13ème, près du métro « Nationale ». Elle réussissait à le louer avec son maigre revenu de couturière en faisant attention à tout le reste. Travailler en tant que femme, une insulte supplémentaire qu’elle infligeait aux siens.

Vers la fin du trajet, elle reconnut la rue ombragée qui amenait à la demeure de Jacques. Marion intima le chauffeur de la déposer là. Elle regarda un moment la voiture noire lustrée s’éloigner puis entreprit les quelques pas qui la séparaient de sa destination.

Le portail en bois assez haut donnait sur un jardin impeccable. Des arbres paisibles étendaient leurs branches au-dessus de parterres colorés de fleurs de saisons. Deux chats s’étaient endormis l’un contre l’autre à la faveur de l’ombre délicieuse d’un bosquet. Elle actionna la poignée qui n’était pas verrouillée et parcourut le petit sentier qui menait à l’entrée de la demeure aux murs blanchis.

Quelques coups discrets et la porte s’ouvrit sur un Jean à peine vêtu d’un peignoir trop court pour se fermer de façon convenable sur sa stature musclée. Probablement chapardé à Jacques. Marion tenta d’avoir l’air offusquée, mais le fou rire du jeune acteur eut raison de ses notions de bienséance.

Jacques la salua avec son petit sourire heureux, attendri dans son pyjama en coton tissé. Comme si voir Jean gesticuler dans ses affaires brodées lui apportait tout le bonheur du monde. Marion pouvait comprendre. Elle accepta de prendre le café avec eux, et ne se posa pas plus de questions sur leurs tenues incongrues pour un milieu de journée.

Elle savourait de se trouver à la lisière de leur amour, conviée à la chaleur de leur connivence. Tout simplement bienvenue dans ce paradis intime.

III.

Le salon de Jacques s’était transformé en cabine d’essayage. De superbes étoffes se mélangeaient les unes aux autres, brodées, serties de perles factices, de pierreries clinquantes. Travailler sur de tels costumes était passionnant, mais aussi très exigeant.

— Cessez de vous agiter, Jean, je ne vais jamais réussir à poser correctement mes aiguilles, marmonna Marion.

— Oh ! Marion ! Ne soyez pas si aigrie, on dirait une vieille fille ! moqua Jean en remuant ses fesses pour attirer l’œil d’un Jacques plongé dans ses croquis.

— Je voudrais des épaulettes sur celui-ci, vous pensez que c’est faisable, interrogea le réalisateur en essayant d’ignorer les simagrées de son bel amant.

Marion hocha la tête et profita d’un Jean vexé pour avancer sur ses prises de mesure et ses marquages.

— On n’y arrivera pas sans vous Marion, vous êtes sure de ne pas vouloir nous suivre sur le tournage ? continua Jacques, légèrement angoissé.

— Oh oui, Marion, venez ! Qu’est-ce qui vous retient tant à Paris ? Un mignon ? pouffa Jean revenu de son désarroi.

Marion soupira. Une femme comme il faut, même dans sa situation, se devait d’avoir des mœurs sérieuses, que dirait-on d’elle ! Pas question de jeter encore plus la honte sur sa famille. Être divorcée était déjà suffisant pour lui valoir reproche et remarque déplacée, il ne lui restait qu’une option : faire profil bas.

Jean imita son soupir, puis attrapa le menton fin de Marion. Ses yeux bleus fondirent sur elle.

— Tu es trop jeune pour mourir à la vie, tutoya brusquement le comédien.

Jacques sourit et acquiesça doucement tandis que Marion se tournait vers lui, espérant une intervention sage.

— Je suis d’accord avec Jean. Vous savez Marion, on ne vit qu’une fois. Que comptez-vous penser de vous sur votre lit de mort, si vous sacrifiez votre existence à convenir à des idiots ?

La couturière se crispa un moment. Sa mâchoire resta serrée. Elle, qui ne montrait jamais la moindre expression, eut les yeux embués d’une émotion qui lui tirait sur les cils, sur le cœur, sur les lèvres.

— Venez, ajouta simplement Jean, en posant doucement sa main chaude sur l’épaule tendue de Marion.

L’espace d’un instant, Marion revit son appartement sans vie. Le visage vérolé de la concierge. Le rictus condescendant de ses voisins. Le gris des pavés de Paris.

D’un geste un peu sec, elle réajusta le col du costume de Jean. Elle étira un mince sourire fragile. Légère flammèche de rébellion.

— De toute façon, sans moi, vous n’y arriverez pas, précisa-t-elle pour sa conscience.

Ils applaudirent sa décision, et lui proposèrent de finir la séance autour d’un bon repas, et de juste ce qu’il faut d’alcool.

Et, pour la première fois, elle accepta.

IV. 

Marion se réveilla avec un sursaut désagréable. Observant alentour, elle constata qu’elle s’était endormie dans le salon de Jacques après le repas. Les cendriers étaient pleins, des verres sales et à demi bus trônaient sur les différentes tables basses.

Elle jeta un œil désemparé à la grande porte-fenêtre entrouverte sur le jardin. Le jour léchait les feuillages et la pelouse de sa langue ensoleillée. Se redressant tant bien que mal, elle essaya de retrouver contenance dans ses habits froissés de la veille.

Tout ceci manquait sérieusement de tenue !

Elle hésitait à décamper discrètement lorsque Jean la salua avec chaleur. Se comportant exactement comme s’il était parfaitement normal de finir la nuit en s’endormant dans le canapé de Jacques et commencer une nouvelle journée sans plus de cérémonie, ni d’explication.

Jacques, qui suivait de près son tendre ami, sourit à Marion, mais après un petit instant, il se permit de lui signaler qu’ils devaient tous partir pour le lieu du tournage dans moins d’une heure. Ils n’avaient pas eu la cruauté de la réveiller, mais à présent, il fallait se presser.

Le cœur de Marion bondit dans sa poitrine, douloureusement. Elle n’avait que sa tenue de la veille, en piètre état et absolument rien pour un voyage de plusieurs jours. Refuser était la meilleure option. La seule. Elle aurait déjà à rougir de rentrer dans cet état en taxi chez elle.

Jean s’approcha d’elle avec cette mine facétieuse bien à lui.

— Voyons Jacques, notre petite Marion est dans une situation délicate. Nous l’avons convaincue de nous suivre, mais elle n’a rien à se mettre. Et bien sûr, nous n’avons pas le temps pour qu’elle aille chercher ses affaires, d’ailleurs, aussitôt partie, aussitôt envolée, nous ne la reverrions plus.

Il tournait doucement autour de la jeune femme, un peu comme s’il cherchait à apprivoiser un chaton errant.

Jacques observait le jeu avec l’attention de celui qui est habitué à tenir la caméra. Il attendait que la tension se dénoue, et il faisait confiance à Jean, elle allait se dénouer.

— Je suis confuse, tenta timidement la couturière.

— Ne le sois pas, c’est ta chance Marion. L’occasion de laisser derrière toi morne existence et obligation de façade. J’ai une idée ! Une idée incroyablement drôle ! Suis-moi !

Et exactement à la manière dont on ne sait refuser à un enfant de nous emporter dans son enthousiasme, il était impossible de résister à Jean. Il l’enleva, façon Sirocco, dans le bureau de Jacques après avoir farfouillé au milieu des costumes et autres accessoires de scènes. Ayant enfermé la pauvrette avec quelques indications, il se mit à piaffer derrière la porte, réclamant à entrer. Le battant s’ouvrit sans bruit. Il s’engouffra.

Quelques minutes plus tard, il sortait avec à son bras une Marion méconnaissable. Pantalon de lin beige, chemise ample blanche serrée à la ceinture par une grosse boucle en cuivre, casquette en toile avalant sa chevelure toujours attachée, et bottines de cuir montante, elle avait tout d’un membre de l’équipe technique, anonyme et surtout totalement masculin.

— Bravo ! applaudit Jacques impressionné par la performance. Il est l’heure, les enfants, allons-y !

Et sans comprendre tout à fait ce qu’il venait de se passer, la jeune femme se retrouva assise à l’arrière d’une rutilante Talbot, que conduisait avec passion Jean, tandis que Jacques relisait fébrilement quelques fiches.

En passant

Rien de toi en Août.

Les devantures sont closes, le ciel est tapi sous les arbres.

Quelques bicyclettes lézardent sur les parkings.

Et moi j’attends.

A l’orée du béton, à l’ombre du décrépi des bâtiments, halé de gris, le front cerné.

T’étais juillet, chaleur, soleil. T’étais ma peau, mon cœur, mes lèvres.

A l’aube d’hier encore, t’étais chevelure sur mon épaule, caresse entre mes jambes.

Y a des barreaux tout autour de mes membres, je suis tout froissé dans la marge des squares.

Je suis rempli de ton ombre, y a des ratures en bas de page.

Evidé sur le côté, je suis plus qu’une bouteille échouée sur la plage arrière du bus scolaire.

Septembre me rogne les jambes.

Et tu ne m’as rien laissé de toi en Août.

En passant

L’éloge à la glycine.

Ce matin, j’ai aperçu, vigoureuse et printanière, la glycine qui sortait de l’hiver. Vêtues de leurs longs fuseaux mauves, les branches sombres et noueuses m’ont ramené à moi.

Chaque année, la glycine porte tous les frimas, tout le deuil du monde, toute la solitude morsure sur ses racines vagabondes

Le deuil, la mort, l’hiver, le long sommeil. Fréquentation des cimetières, sous le vent glacé, les tombes entrouvertes qui laissent glisser en leurs entrailles les boites au bois fraîchement verni. Les fleurs qui ne poussent que sur le marbre, pour faner sous les pluies givrantes de décembre.

La toile bleue qui couvre le gris de mon passé. Le vertige du vide, celui qui aspire et repousse. La solitude du coeur brave, qui porte les autres et se porte lui même.

Qu’elles étaient rudes les saisons froides de cette glycine là. Celle qui humble et tenace refleurit chaque année dans le printemps de mon âme.

Mais, il existe des saisons à nulle autre pareille, et dont les floraisons offrent des fruits si prometteurs, que le soleil même regarde attendri ce que ses humeurs estivales ont glissé au creux des étreintes amoureuses.

Les eaux de Mars ont été ruisseau, galets, folles herbes et petit poisson. Et tandis que, par delà ma fenêtre, éclatent en joyeuses et pétillantes bulles de couleurs, les verts, les roses, et les flocons blancs des arbres à marée montante de sève puissante, je sens dans les nœuds de mes doigts fleurir les caresses mauves sur le front lisse du petit trésor assoupi.

Elle est ici, la morale paisible de la modeste glycine, quand elle murmure qu’il n’y a pas d’hiver si froid que le printemps ne sache faire à nouveau sourire.

En passant

Printemps

fleuror

Fleur d’or

 

Elles sont lourdes les grappes épaisses des fleurs.

Pleines et légères, délicieuses sous les yeux plissés

De soleil distillé, un peu  amer sucré, pétillant

Ce soleil qui porte blotti dans ses bras fusants

Les joues roses et les cuisses plissées,

Le front clair et la bouche ourlée de rosées,

Du tout jeune et tendre printemps.

En passant

Vidéo I

Espace blanc flou et blafard, brouillard qu’on ajuste. Un visage qui se dessine dans le focus. L’image saute un peu, tourne vers la droite, puis vers la gauche.  Acquiesce de haut en bas.

Le visage se précise, et parle dans le vide. Un dernier geste d’excuse, une poignée de secondes, le temps d’un ultime réglage.

« C’est bon ? vous m’entendez là ? »

Le visage est net et le son plutôt chaud. Un homme d’une trentaine d’années vous regarde avec un sourire tranquille, les cheveux attachés en arrière, a priori mi-long. Le front dégagé, les yeux clairs.

« Je m’appelle Aaron, Aaron Thaniel ».

Il hésite un peu, ses lèvres forment une expression à la fois amusée et gênée.

« Voilà, je suis un Jedi. »

Il ne peut pas s’empêcher d’étouffer un rire. Il se tourne légèrement sur le côté et murmure :

« Nan, mais je ne peux pas dire des trucs pareils… »

Une pause, une respiration et puis…

« Bon non, en fait c’était juste pour que vous faire une idée du machin en fait. En gros ça a commencé, il y a deux semaines.  »

Léger froncement de sourcil, petit effort pour se souvenir.

« Je crois qu’y avait un événement de type super lune rouge, une histoire d’éclipse, je sais pas trop, j’ai vu ça passer sur le Net sans faire très attention ».

Consultation d’un écran portable, une minute de recherche, et un sourire satisfait.

« Ouais c’est ça, une éclipse lunaire. Donc cette nuit-là, j’étais tranquillement dans mon canapé, je matai la rediff d’un vieux film. »

Expression embarrassée.

« Oui bon j’ai pas une vie très passionnante, je vous l’accorde, enfin… je n’avais pas. Bref. Je me suis surement un peu assoupi. À mon réveil, tous les objets de l’appartement flottaient autour de moi. »

Regard appuyé, visage qui se rapproche, ton de confidence.

« Tous ! Ils lévitaient tous autour de moi ! De la table basse à la télécommande, de la lampe au chat sur son plaid. Le living entier était en apesanteur ».

Léger moment de respiration. Expression indéchiffrable.

« Je vous raconte pas la surprise et la panique aussi. Forcément ça n’a pas tenu, et blam tout est retombé en vrac par terre, en réveillant le chat qui a moyennement apprécié d’ailleurs… Bon, je me doute que ça fait un peu léger pour déclarer que je suis un jedi, à la limite j’ai juste rêvé ou halluciné, c’est ça que vous vous dites. Franchement, moi c’est ce que je me dirais à votre place. Et puis techniquement c’est aussi ce que j’ai cru sur le coup. J’ai éteint la télé, et je suis allé me coucher en me pensant que tout ça, c’était dans ma tête. »

Relâchement des épaules, reprise de souffle.

« Finalement, le lendemain, j’ai failli marcher sur la boite à pizza à moitié pleine renversée au milieu du salon, et j’ai pu constater que le reste du bordel était bien présent. J’ai envisagé de consulter pour somnambulisme. Le chat me regardait de travers. Et j’étais en retard pour le travail.

Une fois là-bas, tout aurait dû être à peu près normal, j’étais devant mon poste, je traitais mes données dans mon coin, globalement mes interactions sociales devaient se limiter au réfectoire et à quelques échanges sans suite avec les collègues. Je me suis donc installé en pilote automatique face à mon écran, et j’ai attendu que ça passe. »

Grimace ennuyée. Léger grattement du crâne.

« Bon, au final j’ai eu beaucoup de mal à me concentrer, parce que j’étais rempli de pensées. Mais des pensées qui n’étaient pas les miennes. Des choses comme « Je dois rappeler Bernard pour lui dire que c’est fini entre nous ». Je ne connaissais pas de Bernard, et j’avais rien à finir avec… un Bernard. Ou encore « Ma mère me gonfle, je dois réussir à lui dire que c’est ma vie ! MA VIE !” Bon en l’occurrence la mienne de mère, elle est morte, elle a donc l’avantage immense de pas avoir le pouvoir de me gonfler. « Ce petit con me cherche, il glande rien devant son ordinateur, il se croit intelligent parce qu’il comprend mieux l’informatique que moi, mais je vais lui montrer que c’est moi le directeur général ! » Bon, si j’étais directeur général de quoi que ce soit, je serai pas planté à traiter des données devant le même écran depuis cinq ans. Et le temps que je pense ça, le directeur général était effectivement face à moi, avec le rictus habituel qui m’annonce les journées de merde. Alors… je me suis lancé ».

Rire nerveux, et sourire sincère.

« Quitte à me trouver dans une ambiance de film fantastique, je risquais pas grand-chose, si ce n’est avoir l’air aussi naturellement ridicule que d’habitude. Je lève donc la tête, je regarde le directeur général droit dans les yeux et je lui déclare « Je ne suis pas l’informaticien que vous cherchez ». Je sens quelques collègues qui pouffent derrière moi. Mais à ma grande surprise, le gars répète un peu hypnotisé « Vous n’êtes pas l’informaticien que je cherche ». Je me dis qu’il s’est acheté un sens de l’humour pendant le week-end… mais non il tourne les talons et repart façon automate mal réglé de l’open space. Gros brouhaha derrière moi, quelques gars viennent à mon bureau pour me demander comment j’ai pu monter un gag pareil avec le boss. J’hausse les épaules, assez gêné… Je ne sais absolument pas ce qu’il vient de se passer. Je reste le divertissement du jour jusqu’à l’heure de la quille. Et je rentre chez moi en mode hagard. »

Air sérieux. Petit geste d’incompréhension.

« Bon, je vais pas vous détailler les deux dernières semaines, mais en gros, c’est devenu quelque chose d’assez concret. »

Regard concentré. Flottement d’un crayon dans le champ de vision, puis d’un mug. Expression intimidée. Les objets retombent doucement hors caméra.

« Donc voilà, je suis un jedi. Est-ce que je suis tout seul ? Est-ce qu’y a des gens dont c’est le cas depuis longtemps ? Est-ce que je dois être formé ? Est-ce que je risque de sombrer dans le côté obscur parce que j’ai fait danser la polka à mon directeur au milieu de l’open space hier après midi ? »

Léger fou rire. Relâchement du visage. Regard brillant.

« Sérieusement… si quelqu’un comprend quelque chose, je veux bien qu’on m’explique… Surtout que réceptionner toutes les pensées superficielles des gens, c’est assez fatigant. Et puis, peut être que je suis sensé faire quelque chose d’utile de tout ça, vous voyez quoi… genre sauver le monde… Non que je souhaite être un super héros ».

Silence entendu.

« Ouais si… ça doit être cool quand même. Mais je sais pas du tout contrôler tout ça. Avant de réussir à soulever et reposer un mug correctement, j’en ai cassé au moins une vingtaine et mon chat m’évite comme la peste.

Bon, je dois y aller. J’espère que si quelqu’un comprend ce que je suis en train de vivre… il pourra m’expliquer… »

Petit sourire ennuyé. Bras tendu vers l’écran. Grand noir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Episode III

Mots assénés par Régis : café, retombée, abri, goule

L’adrénaline retombée, je décide de faire un tour au Quartier Général. Peut être pour trouver un repas chaud et une banquette qui ne grouille pas.

Je me glisse de ruelles sombres en faux cul de sac pour retrouver l’entrée dissimulée de l’abri. Plus ou moins en vigilance, la redescente commence à se faire sentir dans mes veines. Pas vraiment mon moment préféré.

Je me coulisse dans la porte escamotée, et traverse le couloir blanc gris cassé aux jointures. A droite, l’ouverture vers le self, j’aperçois la silhouette familière d’Hackje, ses grandes jambes étendues sur la table en plastique blafarde, la chaise basculée contre la cloison métallisée, un mug de café sûrement déjà froid dans son angle de vision, le regard plongé dans la dernière édition de « Super Mutant Goule Comics ».

Je soupire et je vais me prendre de quoi me nourrir avant de le rejoindre, pour m’installer face à lui en silence.

Au bout de quelques minutes, il jette un œil par dessus sa lecture.

« Sale nuit, Bro ? ».

Haussement des épaules pour balayer l’évidence vers notre gauche.

« Tu sais bien que ça doit être fait ».

Il semblerait que je devrais le savoir depuis le temps. Mes yeux contemplent le vide.

« T’es vraiment pas du matin … »

« Je suis pas vraiment du soir non plus ».

« Pas faux ».

Il me regarde légèrement amusé, il fait souvent ça. Je dirai pas que ça m’énerve. A ses côtés, j’ai presque l’impression de faire juste un job de nettoyage, comme foutre à la benne des ordures. D’ailleurs c’est comme ça que lui conçoit le bazar.

« Bon, files moi tes fiches que je m’occupe de faire le ménage judiciaire ».

Je lui tend les ordres de mission.

« C’est un peu crade, je suis désolé… j’ai du mal à canaliser en ce moment ».

Il me lance un regard pénétrant, ça me picote derrière le crane quelques instants. Je baisse les yeux, je me sens un peu con.

« Tu devrais t’envoyer en l’air, Bro. Trop de tension c’est mauvais pour ce que tu as ».

Je m’affaisse sur ma chaise… Si seulement.

Musique : Knee Socks, Arctic Monkeys

Episode II

Mots choisis par Régis : Obtus, Etoiles, Vaisseau, Guerre

La nuit est opaque, et moite. Mes narines sont pleines d’étoiles mortes nées. Je pousse ma carcasse à travers l’entrée dont les vitres s’effacent dans un chuintement invisible. Dehors, la ville était agitée par les convulsions habituelles, à base de néons et d’écrans digitaux, et du ballet abrutissant des véhicules qui déferlent dans les artères grisâtres du quartier 49.

Ici l’éclairage est propre et blanc, il se pose sur le sol cuivré. Des décorations abstraites s’arqueboutent sur les murs, cherchant à fuir l’apesanteur. Pas totalement section grand luxe, mais loin d’être dans le bas de gamme, l’ensemble donne une sensation de propreté insipide.

Quelques fauteuils aux courbes callipyges tiennent réunion au milieu du hall, et sur l’un d’eux, incongru et plutôt rare, roupille un chat.

Un chat. Surement un synthétique. Mais tout de même cela reste rare. Mes yeux s’emmêlent un instant dans son pelage plutôt bien rendu. Simuler le sommeil. Tentant.

En secouant mon cuir jusqu’à l’accueil, je tripote un bout de métal perdu au fond de ma poche. Un peu absent, fortement blasé, pas totalement sobre. Je me penche sur le comptoir pour activer l’hôtesse d’accueil.

Un sourire mécanique et parfait m’indique l’étage où je trouverai « mon rendez-vous ».

Je regarde une dernière fois sa tenue aux bandes bleus pâles courbées par une anatomie factice tandis que l’ascenseur m’engouffre dans sa bouche métallique.

Au cinquantième étage après le vide, je glisse ma funeste silhouette entre les interstices des portes de chambres. Sans vouloir être obtus, on ne peut pas vraiment dire que je ressemble à un bon présage.

La dernière est entrouverte, comme prévu.

Je rentre sans frapper, mes semelles s’enfoncent légèrement dans la moquette épaisse. Au détour d’une entrée aux miroirs ajustés, je découvre le salon de la suite.

De la musique et des femmes nues s’agitent devant mes pupilles dilatées. Il  siège au centre, satisfait et repu d’une guerre qui le nourrit grassement.

Il ressemble à tous les précédents et à tous les suivants. Un pion ventripotent sur un échiquier sans fin.

Je me repasse en filigrane les raisons pour lesquelles sa route s’arrête ici. J’essaye de me convaincre que cela en vaut bien la peine. Puis le souvenir de Melinda vient un peu tout balayer.

Il penche la tête légèrement surpris, je n’ai pas vraiment la gueule de celui qu’il attendait pour ses petites affaires. Heureusement pour moi, cela ne m’a pas empêcher de m’incruster en lieu et place de son intermédiaire. Comme quoi, quand elle veut, l’Organisation sait faire correctement son travail.

Je le toise tranquillement.

Alors, ses yeux s’ouvrent plus grand, sa bouche cherche de l’air, il commence à vomir, tandis que tous les vaisseaux de son corps se gonflent et se remplissent jusqu’à œdème. Les putes se dispersent à la volée, c’est presque beau à regarder. J’en aperçois une, brune et fine, qui me lance un regard terrifié et fasciné avant de quitter la pièce.

Ma cible s’étrangle dans ses relents, tandis que je l’observe silencieux, concentré, impassible. Ma main tripote encore cet insignifiant bout de métal au fond de ma poche. Si je suis tout à fait sincère, je dois admettre que je me fais un peu chier.

Quand je suis certain d’avoir fini mon travail, je tourne les talons.

En quittant l’hôtel, je constate que cela n’a même pas réveillé le chat.

Je sors le machin de ma poche. Il est creux et inutile. Il me ressemble donc je le jette.

Musique : Blue Hotel, Chris Isaak

Episode I

Mots récoltés par Régis :  Orque, Atomique, Optes, Trapèze

Être un héros. Faire le bien. Défendre le faible.

Foutaises.

Je pousse mon verre vide sur le comptoir, le bar jute une ambiance jaunâtre et capiteuse. Le barman me ressert en silence.

C’est à ce moment que tu te décides à rentrer, et que tu optes pour la chaise à côté de moi. Je regarde ta robe noire et l’ouverture en trapèze sur ton dos. Ta peau est toujours lisse, et froide. Je bande déjà, et ça me fait mal à en pleurer.

Je ne te toucherai pas, je ne te frôlerai pas. Tu poseras l’enveloppe à côté de ma main, et tu repartiras sans un mot.

Être un mec bien. Suivre les règles. Faire ce qui est juste.

Je ferme les yeux. Y a du marasme dans ma nausée, je revois cet enculé que j’ai descendu hier soir, en train de collapser dans sa bile et son sang, à mes pieds, avec le flasque d’un orque échoué.

Pour la cause. Pour la liberté.

On lui dira.

J’ai raté le moment où tu es sortie. Dommage, j’aime bien te regarder partir.

Je dépose quelques crédits pour le jus infecte qui me brûle les tripes, et je me casse, le pas hagard. Me trouver un trou pour m’allonger avec mes frères les cafards. Me branler en pensant à toi. L’enveloppe et son contenu, froissés sur une table de nuit poisseuse.

J’aurai pas d’explosion atomique, à peine une décharge électrique le long de l’échine. Avant d’aller gerber.

Puis, après, j’irai buter une nouvelle foutue cible anonyme.

Heureux et prestigieux soldat sans nom d’un conflit sans fin.

Pour ton utopie politique, et surtout, surtout…

Pour ton cul.

Et pour le voir s’asseoir à nouveau demain près de moi, Melinda.

Musique : I am sorry, Brenda Lee

Permis de démolir

Je passe devant cette petite bâtisse et m’étonne de l’écriteau officiel qui indique sa prochaine démolition. Le regard attentif, je l’imagine de l’intérieur. Ses formes sont plus hautes que larges, comme si elle avait poussé trop vite. Elle trône dans un petit jardin tout aussi rectangulaire qu’elle. De la vigne chatouille avec élégance son mur de pierres meulières.

A quoi ressemble sa chambre du haut, fermée par ses volets métalliques à l’ancienne, peints d’une de ces teintes brunes et tendres ?

Un soupir, et je me laisse aller à rêver, je ne suis pas assez téméraire pour sauter le petit muret en pierre, serti de son portillon sobre.

A peine ai-je l’audace de jeter un œil par dessus la haie verte, qui se souvient encore des tailles proprettes auxquelles elle a été soumise si longtemps, et qui s’offre depuis peu quelques libertés.

J’aperçois l’entrée qui ouvre le flanc de la bâtisse, sur un mur de plâtre tendre à gros grumeaux épais.

Vers la rue, s’avance en éclaireur la fenêtre de ce qui doit être le salon, toujours pudiquement couverte de ses paupières de métal ombré. Elle semble si vieille et lasse, que j’aimerais caresser doucement ses fondations douloureuses qui ont vu passer tant de saisons.

J’imagine une petite cuisine, jetant son regard sur l’humble jardinet. Sûrement peut-on entendre les après midi de soleil, le fantôme des voix des petits qui y jouaient encore jadis.

M’aurais-tu aimée dans ce discret logis?

Contre la vasque blanche d’une salle d’eau étroite, glissée entre deux chambres modestes, m’aurais tu embrassée tendrement ?

Imaginant les intimes parties de cette vieille demeure, je t’invente à l’aide de quelques taches d’encre, dans la marge brouillonne de mon imagination. Ton pas sonore dans le hall d’entrée baigné de pénombre, ta veste qui se dépose sur le crochet de laiton. Il y a des odeurs de soupes de légumes qui s’évanouissent par la porte que tu as laissée entrouverte.

Je te vole un baiser avant que les enfants ne t’emportent.

Ton rire est chaud, et la rue, à travers les carreaux, est paisible. Je reste dans l’encadrement, pensive.

Tu me regardes amusé.

Il y aura surement un troisième avant l’an prochain.

J’efface d’un léger haussement d’épaule tapis tufté, rideaux à fleurs et assiettes à soupe de porcelaine blanche.

Encore quelques secondes je garde sur mes lèvres le goût des tiennes.

Je baisse les yeux et croise quelques vestiges de papiers dispersés, collés par l’humidité d’automne sur le trottoir, et en cueille un. D’une écriture élégante est noté : « Une cuillère à café de fécule dans les œufs d’une crème anglaise l’empêche de tourner ». Je me lance un sourire à travers les générations, et range délicatement la petite notice dans mon sac.

Mes pas m’éloignent de la maison silencieuse.

 

En passant

Elle

Elle glisse du lit, dans un froissement qui déchire discrètement un bout du silence. Il la regarde se lever dans la pénombre relative de cette chambre, isolée dans la nuit électrique. Il reste un peu d’humidité aux creux de ses reins à elle, un peu entre ses paupières à lui.

Elle se dirige vers la salle d’hygiène pendant qu’il scrute les lignes blafardes du plafond. Inconsciemment, il sait bien qu’il compte.

Les milliers de silence qu’il a vécu depuis elle. Et plus encore.

« Mathilde est revenue  » pense-t-il, ironique. Comme si des vieilles chansons d’un autre âge pouvait, par une étrange complicité, le réconforter.

Mais elle ne s’appelle pas Mathilde, et personne ne le ramassera quand elle le déposera sur le bord du néant, une fois encore.

« Sonny ?  »

Sa voix vient se loger juste entre sa peau et son rythme cardiaque, en double temps. Il sait qu’il est déjà foutu. Il attend juste la suite.

« J’ai besoin de ton aide ».

Il s’en doute bien, sinon il ne serait pas nu dans un lit encore chaud d’elle.

Il écoute la suite, silencieux, les yeux mi clos, bercé par ses intonations un peu trop grave, par ce timbre étrangement abimé par des temps indélébiles.

Elle sait déjà que ce sera oui, il sait déjà qu’il ne sait pas lui dire non.

Encore une fois cela va trop loin, évidemment c’est impossible, alors il n’y a que lui qui… il comprend n’est ce pas…

N’est ce pas ?

Il tend la main pour la caresser doucement, depuis la base de la nuque jusqu’à la naissance de sa poitrine. Il frisonne imperceptiblement. Elle sourit tristement.

Ils referont l’amour, sans bruit, parce que dans l’espace, il parait qu’on ne vous entend pas pleurer.

 

Musique : Fragile , Sting & Stevie Wonder

En passant

Sonny

Sonny est assis. Il regarde un peu le vide, un peu le rien, par dessus l’agitation habituelle de l’espace cafétéria du complexe. Sonny, c’est pas vraiment qu’il s’ennuie, c’est juste que tout ça, ça l’intéresse pas.

Il sirote un peu le fond de son verre, sans trop de grimace, même si c’est dégueulasse. Il n’a pas vraiment les moyens de faire la fine bouche, de toute façon. Alors, ça suffit à Sonny.

Elle se penche vers lui pour prendre une éventuelle autre commande qu’il décline. C’est pas qu’il n’a pas faim c’est qu’il n’a pas assez pour se payer un repas.

Il va pas tarder à sortir de toute façon, Sonny. Il a des choses à faire. Enfin qu’il devrait faire.

Dehors, c’est un peu sale et métallique, mais qui s’en occupe encore, sûrement pas lui. Il s’en tape bien de l’environnement, il a déjà du mal à s’intéresser à sa propre vie. Il retourne sur les quais de transport. Y a bien un vaisseau qui aura besoin de bras pour charger. Soulever des trucs lourds, c’est pas qu’il aime Sonny, mais il sait faire et on lui pose pas de question pour ça.

Il n’aime pas les questions, Sonny.

Une corvette est en plein préparatif, de lourdes caisses d’acier l’environnent, et l’équipage sue sang et eaux. Il se propose au chef logistique et récupère des gants et une sur-combinaison de protection. Cela devrait l’occuper jusqu’à midi, Sonny.

Ce que personne ne sait, et que lui même à presque oublié, c’est ce qu’est Sonny, et pourquoi il en est là, aujourd’hui, dans la misère à faire de la manutention au pied levé, sans papier, et sans domicile.

En début d’après midi, le ciel est toujours obscur dans l’espace, il regarde la carlingue se fermer et s’éloigne pendant que les moteurs s’activent.

Il a la carcasse un peu rude, et il a du forcer un peu, mais au moins, il a assez pour un repas.

Alors, Sonny est assis.

Il regarde un peu le vide.

Un peu le rien…

Par dessus l’espace.

Elle se penche vers lui.

Et là, Sonny a le cœur qui se crispe, les yeux qui tremblent, les mains qui pleurent.

Elle s’assoit. La serveuse renonce à intervenir pendant qu’elle lui parle à Sonny, d’une voix chuchotée, un peu cassée.

Combien d’années, putain, combien de siècles ?

« Je suis venue te chercher, Sonny »

Alors, Sonny la suit.

 

 

Musique: Dignity and Freedom, Freedonia

En passant

Mon voisin est une voisine.

Fenêtres grandes ouvertes laissant apercevoir une déco soignée. Pour être sincère, c’est bien la première fois que cet appartement, juché sur le café de la mairie, ressemble à autre chose qu’à un bâtiment abandonné.

Même la terrasse bordée de béton gris s’est paré de coussins colorés, et de parasols teintés de pastel, on y entend rire ses amis jusque tard dans la nuit, au creux de cet été canicule qui nous fait les paupières lourdes mais le sommeil haletant.

Sa silhouette se dessine parfois dans l’encadrement de sa fenêtre de cuisine, buste au généreux décolleté bien en avant, recouvert d’un petit haut à volant, légèrement transparent. Le visage apaisé, un peu trop de maquillage sur sa peau métissée, et qui me fait un large sourire quand je lui fais un enthousiaste geste de la main.

Sa voix de ténor, avec un accent de je ne sais pas quel endroit baigné de soleil, me demande si je vais bien, et oui vraiment c’était une belle et chaude journée.

J’emporte un peu de la sincérité de ce corps gigantesque à la sensualité exacerbée. Et considère amusée ma propre féminité.

Mon voisin est une voisine, et sous ses attitudes coquines, c’est de l’amour entre les lignes.

En passant

Hétéroclite

Le souvenir doux de ses cuisses, à la lune levée, me baigne en ressac, chaleur de juin effilée.

Ô mon amour, mon aimée.

En coup de fouet, tes reins sur mon âme. Je me languis de tes lèvres sur ma peau, à la commissure de mon désirs. Je te rêve en différée.

Ô mon amour, mon aimée.

Ses cheveux en marée, les étoiles du matin qui baignent dans les clairières cachées de ses oreilles. Je l’aperçois du coin des cils.

Ô mon amour, mon aimée.

Ta bouche arrondie sur mes doigts, le sel qui m’embrume les tempes. Il y a dans tes sourires, tous les démons, tous les anges. Et de mes yeux aux tiens, l’univers.

Ô mon amour, mon aimée.

En guise d’offertoire sur ta peau, sculpté de dentelles, tes formes se dressent à demi, en murmure, dans son alcôve charmante, sans rubans ni idioties, à peine plus qu’un alibi, il soutient à mon cœur à peine ta pudeur. Il crisse légèrement sous mes ongles, et soupire en même temps que toi. Je le rêve lambeaux à tes pieds, témoin tendrement ensanglanté dans son carmin familier, celui qui assorti à tes joues, me glisse entre les côtes la douce honte trépassée de t’avoir ainsi détournée. Son ombre déposée sur le mont délicat de ta géographie adulée m’ajoute tant d’émoi, que je ne soutiens plus la tête vorace de mon désir, et je sens tout mon être te dessaisir de ce délicieux accessoire, qui chantilly et soie, s’en ira sa course finir, auprès de sa sœur de naissance, te laissant, charmante rebelle, rouge et nue. Il restera là, sans gémir, sur le sol inerte, alors que toi…

Sais-tu que lorsque tu chante, cela dessine dans l’espace des lignes et des arabesques de splendeurs, et que cela brille cette architecture de plaisir. Guillochage sublime qui hypnotise mon être, le comprime, le dilate et le cascade sur ta peau fine. Hétéroclite. Qui mélange les déclinaisons. Tu m’accordes à tous tes temps, et je me conjugue lentement entre tes harmonies saccadées.

Ce qui me fait mal, c’est quand il ne me reste que l’aube consumée, et que j’ai la bouche sèche, le teint couleur cendrier, lorsque le vin capiteux de mes envies n’a plus tes hanches pour se raccrocher, et qu’il tombe dans le vide parce que la nuit était or et rubis, et que sans toi qui soleil couchant ma vie, sans la cerise de ta bouche, je ne suis qu’une photographie en noir et blanc, un bout de papier jauni.