En passant

Emoi

feuille

Transparence

Quelque chose me guidait à travers la cité, et j’avais l’intention de suivre cette impulsion.

Evidemment, je me retrouvais rapidement perdue, et je commençais à me dire que j’allais sérieusement rater mon office.  C’est là que je l’ai aperçu.

Il sortait du quartier des divinités hindoues, il marchait avec nonchalance, les cheveux en bataille, l’air absent.

Je savais que c’était lui que je cherchais, mais j’étais comme prise de paralysie, et je restais plantée aussi surement que l’arbre où j’étais sensée clairement me trouver à ce moment.

Il passa devant moi, je crois qu’il esquissa un léger signe de tête à mon égard, ou bien était ce juste le balancement naturel de sa démarche ?

Je ne pus  que le suivre des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse au coin d’une des artères en pierre aux teintes mordorées propres à cet endroit.

J’entendis un léger rire derrière moi.

Je ne m’attendais pas à la voir elle. Elle portait le même tee shirt que la dernière fois où je l’avais vu, mais elle avait apparemment pris le temps d’enfiler un bas. Elle avait des écouteurs sur les oreilles, et me lançait un sourire complice.

« Mignon, n’est ce pas ?  »

Heureusement qu’on rougit difficilement quand on a des poils sur le visage.

Elle me fit signe de venir la rejoindre sur les marches de l’escalier où elle était assise.

« Il s’appelle Mérian  »

Elle tapotait du pied sur la marche, je compris qu’elle écoutait toujours sa musique.

« C’est quoi ?  » lui demandais je en posant mes mains sur les oreilles.

« Du Doo-Wop  »

Je la regardais en grimaçant mon ignorance. Elle me prêta un écouteur.

Et tandis que la musique rythmée et sirupeuse me coulait dans les veines, j’avais l’image de Mérian qui flottait doucement dans mon esprit.

« Amoureuse ?  »

« C’est pas un peu prompt pour décider, non ?  »

« Vraiment ?  » souria-t-elle « Parce que ça se décide ?  »

On éclata de rire. Elle était incroyablement accessible, j’avais la sensation de la connaitre depuis toujours. J’eu même l’impression que ça la rassurait d’être ainsi, et non pas quelque chose de vénéré et d’intouchable.

Soudain je me souvins que j’étais juste horriblement en retard.

Je me mis en route à toute allure, après m’être excusée autant que possible.

Elle riait encore quand je quittais la place.

 

Musique : This old heart of mine, The Isley Brother

 

 

En passant

Arbre de vie

ecorce

Ecorce

Je m’appelle Meel’ah, et comme les autres chamans célestes je suis reliée aux énergies animales fondamentales.

Spirituellement, cela signifie être plongé dans la conscience immense et vaste du règne animal dans ce qu’il a de plus pur et de plus primal.

Au niveau de l’apparence, cela implique des petites particularités physiques qui font de nous des sortes d’hybrides, des bipèdes à têtes d’animaux.

L’histoire humaine nous a représenté bien des fois avant de nous oublier. A l’origine, pourtant, c’est eux qui nous ont appelé, et on a répondu.

Par delà les étoiles, on a répondu, en nombre, à ce cri de désespoir qu’ils ont poussé. Et nous sommes venus les soutenir et les porter, les aider à se bâtir et à se défendre.

Puis, de générations en générations, ils ont oublié la raison de notre présence, et ils se sont mis à nous haïr, comme on finit par détester tout ce qui nous est différent, que l’on ne comprends pas, et qui nous semble devenus superflus.

Alors, ils nous ont chassé.

Certains d’entre nous ont sombré dans la colère, à cause de la souffrance, de la trahison, de l’amertume.

Les autres sont ici.

Je contemple l’arbre gigantesque qui s’élève au milieu de la cour bordée de cloitres. Il a pris racine sur une sorte d’élévation de terre, recouverte d’herbe tendre.

Ses branches sont si vastes et si robustes que des habitations s’y sont suspendues sans difficulté, comme autant de petits nids soigneusement agencés. On y perçoit aussi des plateformes en plein air, sur laquelle nombres d’entre nous méditent.

Quelques mélopées s’élèvent vers le ciel, dans la ronde continue des rituels de soin. Depuis que la cité a été bâtie, chacun s’attèle à la tache, quotidiennement, avec l’intensité propre à nos coutumes.

Ce sera bientôt pour moi le moment de les rejoindre pour prendre ma place dans les chants. Il me reste un moment pour visiter les autres communautés. Chaque fois que cela m’est possible je cherche à les rencontrer tous, ce que nous vivons est si unique, si incroyable.

Ma curiosité ne cesse de grandir.

C’est en ce jour que je vais le trouver, même si je ne le sais pas encore, quelque chose en moi me le soupire à l’oreille.

 

Musique : Arcade, John Lunn

En passant

Premier chant

fontaine

Eau Vive

Tout était presque trop calme. Une brume ouateuse nous enveloppait légèrement dans l’immense salle cathédrale.

Il était là, allongé de toute sa stupéfiante immensité, se crispant discrètement de douleur.

Nous étions tous présent, elle n’allait probablement plus tarder.

On s’observait les uns et les autres, encore un peu étourdi, tout cela était encore si neuf. Certains d’entre nous étions arrivés depuis si peu que la plupart des présences ici étaient nouvelles et pourtant quelque chose de familier semblait nous habiter. Est ce pour cela que tout était si paisible ? Si confiant ?

Nous étions installés autour du grand bassin où l’immense dragon vert sombre se trouvait, ses puissantes pattes avant s’agrippaient aux rebords comme pour tenir à distance la souffrance.

Il était digne et intense, sa plaie béante sur le flanc coulait lentement dans l’eau claire.

Elle entra par une des petites portes latérales, accompagnée par quelques membres de l’équipe de soin. Ebouriffée et habillée d’un long tee-shirt d’homme, manifestement à peine sortie du lit, elle souriait à tout le monde avec ce regard fascinant, à la fois concentré et étonné, ce regard que l’on voit surtout chez les jeunes enfants.

Elle nous fit un geste timide de la main, avant de s’installer sur le bord du bassin, et la tendit pour caresser doucement la peau rugueuse du blessé.

Elle murmurait des petites phrases courtes et douces, puis d’ un signe discret nous indiqua que c’était le moment.

Lentement, le chant commun s’éleva dans la pièce, animant la brume, l’air, l’eau, la structure même de la salle, vibrant chaudement et profondément dans toutes les fibres de l’espace.

Alors, elle s’avança dans le bassin, et plongea ses mains au cœur même de la plaie, provoquant un mouvement léger de contraction à son gigantesque patient.

Geste après geste, elle retirait les sombres masses de la douleur et la dissipait dans l’eau sacrée du bassin, et malgré son aspect de petite humaine mal réveillée, son cœur semblait battre en chacun de nous.

La plaie se referma totalement, elle déposa son front pâle contre les écailles sombres. Puis elle releva la tête dans un sourire.

« Je dois y aller ! Merci à tous ! »

C’était la première fois que je rencontrais la prêtresse.

 

Musique : A Change Is Gonna Come , Leela James