En passant

La bougie de la vieille Solveig

« Quand nous étions petits, mes frères et moi, et que Gunhild était encore un bébé enroulé dans ses langes, nous avions pour voisine une vieille femme du nom de Solveig. Enfin, voisine… Tu te souviens de comment était notre campagne du temps où nous vivions chez ton arrière-grand-mère. Je t’en ai montré des cartes postales en noir et blanc. Disons que la vieille Solveig se trouvait à moins de vingt minutes de marche, en été. Lorsque la neige était installée, il fallait s’y prendre quand même plus tôt. Mais on voyait bien les bardages rouge vif de sa petite bicoque. Elle y vivait seule depuis une bonne dizaine d’années. Son mari était parti d’un coup de froid, discrètement. Sans bruit. Un peu comme on sait mourir quand on est vieux.

À la Noëlle, sur la fenêtre de la Solveig, on voyait toujours une bougie apparaître à la nuit tombée. Elle restait allumée plusieurs heures jusqu’à ce que le vent ou le manque de cire ne l’éteigne. Je me souviens que ça m’intriguait pas mal. J’aimais bien me tenir des heures, le nez collé à la fenêtre, à regarder cette petite flamme vaciller, s’élancer, s’arque-bouter contre les intempéries hivernales. Une fois, j’ai demandé à notre mère pourquoi la vieille faisait ça chaque année.

— C’est pour son mari, avait-elle répondu en finissant de nourrir Gunhild au sein.
Je lui avais dit que je ne comprenais pas plus. Maman m’avait alors dit d’approcher. Je m’étais assis à ses pieds et je l’avais laissé me caresser les cheveux pendant que sa voix douce m’expliquait.

— Les vieilles gens de chez nous pensent que ce qu’on appelle à présent la Noëlle c’est une nuit un peu particulière. Une nuit où il fait très noir. Où il fait très froid. Les anciens croient que les morts viennent parfois, par nostalgie, par affection, rendre visite à leurs proches pour leur apporter un peu de chaleur, un peu de réconfort, des nouvelles d’eux de l’autre côté. Du coup, les vivants prévoyants mettent de la lumière à la fenêtre, toute la nuit durant, pour pas qu’ils se perdent. Ni à l’aller ni au retour.

Je trouvais ça plus beau encore. Et je suis retourné voir la flamme pour l’époux de Solveig frémir et s’étirer, une sorte de phare minuscule, scintillant sur l’étendue blanche de la neige.

Puis, l’année suivante, y avait pas de bougie à la fenêtre. Gunhild marchait déjà, elle était toujours accrochée à nos pantalons. J’ai fait signe à notre mère pour le lui dire. Elle s’est approchée, grave. Elle a appelé mes frères Ivan et Gulf. Elle a demandé au premier d’aller chercher la caisse à bougie et au second les allumettes.

Puis, quand ils sont revenus, elle m’a tendu deux bâtons de cire larges avec leurs mèches de corde.

— Tiens, Owen, mets-en deux sur la fenêtre, s’il te plaît.

Je l’ai regardée, j’avais des grosses larmes dans les yeux, mais j’ai allumé les deux bougies. Je suis resté à côté toute la nuit. Même que je m’y suis endormi quand l’aube s’est ébrouée sur la vallée. Je me suis réveillé enveloppé dans le plaid de Père.

Maintenant, Gunhild est mariée et elle a fait des beaux-enfants, qui ont fait à leur tour des beaux-enfants. Gulf est parti voyager, de temps en temps il revient avec des souvenirs plein les bras. Ivan a gardé la scierie de Papa. Mais tu vois, ce soir, pendant que ta grand-mère prépare le repas pour toute la famille, et que ta petite sœur furète autour du sapin pour y chiper des sucres d’orge, moi j’ai besoin de la caisse que tu trouveras près du buffet, peux-tu me l’amener ?

C’est bien mon garçon.

Celle-ci, c’est pour ton arrière-grand-mère. Celle-là pour ton arrière-grand-père. Une pour l’arrière-grand-oncle Olaf. Et ces deux-là, pour Solveig et son époux. Maintenant qu’elles sont toutes là, passe-moi les allumettes.

Voilà, Alban, avec une telle rivière de lumière à notre fenêtre, on va pouvoir partir manger tranquille, personne ne se perdra en venant nous voir cette nuit.
N’est-ce pas, mon garçon ? »

Et tandis que la petite tête blonde acquiesce silencieusement, ils regardent ensemble, un long moment, les flammèches danser à travers la vitre qu’ils ont refermée sur le froid.

En passant

Je chérirai ton nom…

L’air dubitatif, appuyé sur sa main droite, l’enfant regarde son cahier de textes. Visiblement, il n’est pas inspiré. Tandis que sa mère revient du jardin, il lui demande :

— Maman, c’est quoi la liberté ?

— La liberté, chéri, c’est quand tout ce que tu fais, tu le fais pour quelque chose qui te convient, qui est important pour toi.

L’enfant fait la moue. Il ne se sent pas beaucoup plus éclairé.

— Tu aimes la tarte aux fraises, n’est-ce pas ?

Un large sourire gourmand répond à la question.

— D’accord, je vais te montrer ce qu’est la liberté, propose la maman, malicieuse.
Elle tire le grand livre de cuisine de l’étagère, et le pose sur la table face au petit.

— Trouve la recette de la tarte aux fraises, indique-t-elle.

Un long moment de feuilletage plus tard, la recette accepte de se montrer. Il s’agit encore d’écrire les ingrédients dans un carnet blanc tendu. Celui des courses.

Puis, une fois la voiture garée devant le magasin, trouver la farine, le beurre, le lait, le sucre, les œufs. Les porter, et c’est lourd quand même. Mais, la silhouette protectrice ne se penche pas pour prendre le fardeau, elle se contente de donner un regard pétillant d’encouragement.

Une fois les achats posés sur la table, on se rend au jardin. Sous le bosquet contre le mur, la cachette des fraises est bien connue. Les cueillir avec délicatesse, n’en écraser aucune. Et, peut-être, discrètement, en manger une ou deux. La récolte précieuse est nettoyée, équeutée.

On apprend à mélanger les ingrédients, à pétrir et étaler une pâte, un peu de farine sur le nez. Des fous rires débordent du verre doseur. On sort finalement le grand moule du four qui sent le beurre et la gourmandise. Sur ce lit douillet, les fruits sont disposés, un à un, délicatement, dans un duvet de crème pâtissière, lisse et savoureuse.

Une paire d’yeux impatients l’observe fixement se refroidir. Et puis c’est le moment d’en couper un large morceau et de le poser consciencieusement sur l’assiette blanche. S’armer d’une petite cuillère.

Tandis que l’enfant dévore sa part avec délice, la maman lui souffle à l’oreille :

— Tu vois mon chéri, c’est ça la liberté.

Et l’enfant de demander, la bouche pleine de fraises :

— Et pour toi maman, c’est quoi ta liberté ?

Main qui se glisse dans les cheveux soyeux, bouche qui esquisse un rire, et tout simplement :

— Toi.

En passant

Rien de toi en Août.

Les devantures sont closes, le ciel est tapi sous les arbres.

Quelques bicyclettes lézardent sur les parkings.

Et moi j’attends.

A l’orée du béton, à l’ombre du décrépi des bâtiments, halé de gris, le front cerné.

T’étais juillet, chaleur, soleil. T’étais ma peau, mon cœur, mes lèvres.

A l’aube d’hier encore, t’étais chevelure sur mon épaule, caresse entre mes jambes.

Y a des barreaux tout autour de mes membres, je suis tout froissé dans la marge des squares.

Je suis rempli de ton ombre, y a des ratures en bas de page.

Evidé sur le côté, je suis plus qu’une bouteille échouée sur la plage arrière du bus scolaire.

Septembre me rogne les jambes.

Et tu ne m’as rien laissé de toi en Août.

En passant

L’éloge à la glycine.

Ce matin, j’ai aperçu, vigoureuse et printanière, la glycine qui sortait de l’hiver. Vêtues de leurs longs fuseaux mauves, les branches sombres et noueuses m’ont ramené à moi.

Chaque année, la glycine porte tous les frimas, tout le deuil du monde, toute la solitude morsure sur ses racines vagabondes

Le deuil, la mort, l’hiver, le long sommeil. Fréquentation des cimetières, sous le vent glacé, les tombes entrouvertes qui laissent glisser en leurs entrailles les boites au bois fraîchement verni. Les fleurs qui ne poussent que sur le marbre, pour faner sous les pluies givrantes de décembre.

La toile bleue qui couvre le gris de mon passé. Le vertige du vide, celui qui aspire et repousse. La solitude du coeur brave, qui porte les autres et se porte lui même.

Qu’elles étaient rudes les saisons froides de cette glycine là. Celle qui humble et tenace refleurit chaque année dans le printemps de mon âme.

Mais, il existe des saisons à nulle autre pareille, et dont les floraisons offrent des fruits si prometteurs, que le soleil même regarde attendri ce que ses humeurs estivales ont glissé au creux des étreintes amoureuses.

Les eaux de Mars ont été ruisseau, galets, folles herbes et petit poisson. Et tandis que, par delà ma fenêtre, éclatent en joyeuses et pétillantes bulles de couleurs, les verts, les roses, et les flocons blancs des arbres à marée montante de sève puissante, je sens dans les nœuds de mes doigts fleurir les caresses mauves sur le front lisse du petit trésor assoupi.

Elle est ici, la morale paisible de la modeste glycine, quand elle murmure qu’il n’y a pas d’hiver si froid que le printemps ne sache faire à nouveau sourire.

En passant

Printemps

fleuror

Fleur d’or

 

Elles sont lourdes les grappes épaisses des fleurs.

Pleines et légères, délicieuses sous les yeux plissés

De soleil distillé, un peu  amer sucré, pétillant

Ce soleil qui porte blotti dans ses bras fusants

Les joues roses et les cuisses plissées,

Le front clair et la bouche ourlée de rosées,

Du tout jeune et tendre printemps.

En passant

Vidéo I

Espace blanc flou et blafard, brouillard qu’on ajuste. Un visage qui se dessine dans le focus. L’image saute un peu, tourne vers la droite, puis vers la gauche.  Acquiesce de haut en bas.

Le visage se précise, et parle dans le vide. Un dernier geste d’excuse, une poignée de secondes, le temps d’un ultime réglage.

« C’est bon ? vous m’entendez là ? »

Le visage est net et le son plutôt chaud. Un homme d’une trentaine d’années vous regarde avec un sourire tranquille, les cheveux attachés en arrière, a priori mi-long. Le front dégagé, les yeux clairs.

« Je m’appelle Aaron, Aaron Thaniel ».

Il hésite un peu, ses lèvres forment une expression à la fois amusée et gênée.

« Voilà, je suis un Jedi. »

Il ne peut pas s’empêcher d’étouffer un rire. Il se tourne légèrement sur le côté et murmure :

« Nan, mais je ne peux pas dire des trucs pareils… »

Une pause, une respiration et puis…

« Bon non, en fait c’était juste pour que vous faire une idée du machin en fait. En gros ça a commencé, il y a deux semaines.  »

Léger froncement de sourcil, petit effort pour se souvenir.

« Je crois qu’y avait un événement de type super lune rouge, une histoire d’éclipse, je sais pas trop, j’ai vu ça passer sur le Net sans faire très attention ».

Consultation d’un écran portable, une minute de recherche, et un sourire satisfait.

« Ouais c’est ça, une éclipse lunaire. Donc cette nuit-là, j’étais tranquillement dans mon canapé, je matai la rediff d’un vieux film. »

Expression embarrassée.

« Oui bon j’ai pas une vie très passionnante, je vous l’accorde, enfin… je n’avais pas. Bref. Je me suis surement un peu assoupi. À mon réveil, tous les objets de l’appartement flottaient autour de moi. »

Regard appuyé, visage qui se rapproche, ton de confidence.

« Tous ! Ils lévitaient tous autour de moi ! De la table basse à la télécommande, de la lampe au chat sur son plaid. Le living entier était en apesanteur ».

Léger moment de respiration. Expression indéchiffrable.

« Je vous raconte pas la surprise et la panique aussi. Forcément ça n’a pas tenu, et blam tout est retombé en vrac par terre, en réveillant le chat qui a moyennement apprécié d’ailleurs… Bon, je me doute que ça fait un peu léger pour déclarer que je suis un jedi, à la limite j’ai juste rêvé ou halluciné, c’est ça que vous vous dites. Franchement, moi c’est ce que je me dirais à votre place. Et puis techniquement c’est aussi ce que j’ai cru sur le coup. J’ai éteint la télé, et je suis allé me coucher en me pensant que tout ça, c’était dans ma tête. »

Relâchement des épaules, reprise de souffle.

« Finalement, le lendemain, j’ai failli marcher sur la boite à pizza à moitié pleine renversée au milieu du salon, et j’ai pu constater que le reste du bordel était bien présent. J’ai envisagé de consulter pour somnambulisme. Le chat me regardait de travers. Et j’étais en retard pour le travail.

Une fois là-bas, tout aurait dû être à peu près normal, j’étais devant mon poste, je traitais mes données dans mon coin, globalement mes interactions sociales devaient se limiter au réfectoire et à quelques échanges sans suite avec les collègues. Je me suis donc installé en pilote automatique face à mon écran, et j’ai attendu que ça passe. »

Grimace ennuyée. Léger grattement du crâne.

« Bon, au final j’ai eu beaucoup de mal à me concentrer, parce que j’étais rempli de pensées. Mais des pensées qui n’étaient pas les miennes. Des choses comme « Je dois rappeler Bernard pour lui dire que c’est fini entre nous ». Je ne connaissais pas de Bernard, et j’avais rien à finir avec… un Bernard. Ou encore « Ma mère me gonfle, je dois réussir à lui dire que c’est ma vie ! MA VIE !” Bon en l’occurrence la mienne de mère, elle est morte, elle a donc l’avantage immense de pas avoir le pouvoir de me gonfler. « Ce petit con me cherche, il glande rien devant son ordinateur, il se croit intelligent parce qu’il comprend mieux l’informatique que moi, mais je vais lui montrer que c’est moi le directeur général ! » Bon, si j’étais directeur général de quoi que ce soit, je serai pas planté à traiter des données devant le même écran depuis cinq ans. Et le temps que je pense ça, le directeur général était effectivement face à moi, avec le rictus habituel qui m’annonce les journées de merde. Alors… je me suis lancé ».

Rire nerveux, et sourire sincère.

« Quitte à me trouver dans une ambiance de film fantastique, je risquais pas grand-chose, si ce n’est avoir l’air aussi naturellement ridicule que d’habitude. Je lève donc la tête, je regarde le directeur général droit dans les yeux et je lui déclare « Je ne suis pas l’informaticien que vous cherchez ». Je sens quelques collègues qui pouffent derrière moi. Mais à ma grande surprise, le gars répète un peu hypnotisé « Vous n’êtes pas l’informaticien que je cherche ». Je me dis qu’il s’est acheté un sens de l’humour pendant le week-end… mais non il tourne les talons et repart façon automate mal réglé de l’open space. Gros brouhaha derrière moi, quelques gars viennent à mon bureau pour me demander comment j’ai pu monter un gag pareil avec le boss. J’hausse les épaules, assez gêné… Je ne sais absolument pas ce qu’il vient de se passer. Je reste le divertissement du jour jusqu’à l’heure de la quille. Et je rentre chez moi en mode hagard. »

Air sérieux. Petit geste d’incompréhension.

« Bon, je vais pas vous détailler les deux dernières semaines, mais en gros, c’est devenu quelque chose d’assez concret. »

Regard concentré. Flottement d’un crayon dans le champ de vision, puis d’un mug. Expression intimidée. Les objets retombent doucement hors caméra.

« Donc voilà, je suis un jedi. Est-ce que je suis tout seul ? Est-ce qu’y a des gens dont c’est le cas depuis longtemps ? Est-ce que je dois être formé ? Est-ce que je risque de sombrer dans le côté obscur parce que j’ai fait danser la polka à mon directeur au milieu de l’open space hier après midi ? »

Léger fou rire. Relâchement du visage. Regard brillant.

« Sérieusement… si quelqu’un comprend quelque chose, je veux bien qu’on m’explique… Surtout que réceptionner toutes les pensées superficielles des gens, c’est assez fatigant. Et puis, peut être que je suis sensé faire quelque chose d’utile de tout ça, vous voyez quoi… genre sauver le monde… Non que je souhaite être un super héros ».

Silence entendu.

« Ouais si… ça doit être cool quand même. Mais je sais pas du tout contrôler tout ça. Avant de réussir à soulever et reposer un mug correctement, j’en ai cassé au moins une vingtaine et mon chat m’évite comme la peste.

Bon, je dois y aller. J’espère que si quelqu’un comprend ce que je suis en train de vivre… il pourra m’expliquer… »

Petit sourire ennuyé. Bras tendu vers l’écran. Grand noir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Permis de démolir

Je passe devant cette petite bâtisse et m’étonne de l’écriteau officiel qui indique sa prochaine démolition. Le regard attentif, je l’imagine de l’intérieur. Ses formes sont plus hautes que larges, comme si elle avait poussé trop vite. Elle trône dans un petit jardin tout aussi rectangulaire qu’elle. De la vigne chatouille avec élégance son mur de pierres meulières.

A quoi ressemble sa chambre du haut, fermée par ses volets métalliques à l’ancienne, peints d’une de ces teintes brunes et tendres ?

Un soupir, et je me laisse aller à rêver, je ne suis pas assez téméraire pour sauter le petit muret en pierre, serti de son portillon sobre.

A peine ai-je l’audace de jeter un œil par dessus la haie verte, qui se souvient encore des tailles proprettes auxquelles elle a été soumise si longtemps, et qui s’offre depuis peu quelques libertés.

J’aperçois l’entrée qui ouvre le flanc de la bâtisse, sur un mur de plâtre tendre à gros grumeaux épais.

Vers la rue, s’avance en éclaireur la fenêtre de ce qui doit être le salon, toujours pudiquement couverte de ses paupières de métal ombré. Elle semble si vieille et lasse, que j’aimerais caresser doucement ses fondations douloureuses qui ont vu passer tant de saisons.

J’imagine une petite cuisine, jetant son regard sur l’humble jardinet. Sûrement peut-on entendre les après midi de soleil, le fantôme des voix des petits qui y jouaient encore jadis.

M’aurais-tu aimée dans ce discret logis?

Contre la vasque blanche d’une salle d’eau étroite, glissée entre deux chambres modestes, m’aurais tu embrassée tendrement ?

Imaginant les intimes parties de cette vieille demeure, je t’invente à l’aide de quelques taches d’encre, dans la marge brouillonne de mon imagination. Ton pas sonore dans le hall d’entrée baigné de pénombre, ta veste qui se dépose sur le crochet de laiton. Il y a des odeurs de soupes de légumes qui s’évanouissent par la porte que tu as laissée entrouverte.

Je te vole un baiser avant que les enfants ne t’emportent.

Ton rire est chaud, et la rue, à travers les carreaux, est paisible. Je reste dans l’encadrement, pensive.

Tu me regardes amusé.

Il y aura surement un troisième avant l’an prochain.

J’efface d’un léger haussement d’épaule tapis tufté, rideaux à fleurs et assiettes à soupe de porcelaine blanche.

Encore quelques secondes je garde sur mes lèvres le goût des tiennes.

Je baisse les yeux et croise quelques vestiges de papiers dispersés, collés par l’humidité d’automne sur le trottoir, et en cueille un. D’une écriture élégante est noté : « Une cuillère à café de fécule dans les œufs d’une crème anglaise l’empêche de tourner ». Je me lance un sourire à travers les générations, et range délicatement la petite notice dans mon sac.

Mes pas m’éloignent de la maison silencieuse.

 

En passant

Mon voisin est une voisine.

Fenêtres grandes ouvertes laissant apercevoir une déco soignée. Pour être sincère, c’est bien la première fois que cet appartement, juché sur le café de la mairie, ressemble à autre chose qu’à un bâtiment abandonné.

Même la terrasse bordée de béton gris s’est paré de coussins colorés, et de parasols teintés de pastel, on y entend rire ses amis jusque tard dans la nuit, au creux de cet été canicule qui nous fait les paupières lourdes mais le sommeil haletant.

Sa silhouette se dessine parfois dans l’encadrement de sa fenêtre de cuisine, buste au généreux décolleté bien en avant, recouvert d’un petit haut à volant, légèrement transparent. Le visage apaisé, un peu trop de maquillage sur sa peau métissée, et qui me fait un large sourire quand je lui fais un enthousiaste geste de la main.

Sa voix de ténor, avec un accent de je ne sais pas quel endroit baigné de soleil, me demande si je vais bien, et oui vraiment c’était une belle et chaude journée.

J’emporte un peu de la sincérité de ce corps gigantesque à la sensualité exacerbée. Et considère amusée ma propre féminité.

Mon voisin est une voisine, et sous ses attitudes coquines, c’est de l’amour entre les lignes.

En passant

Hétéroclite

Le souvenir doux de ses cuisses, à la lune levée, me baigne en ressac, chaleur de juin effilée.

Ô mon amour, mon aimée.

En coup de fouet, tes reins sur mon âme. Je me languis de tes lèvres sur ma peau, à la commissure de mon désirs. Je te rêve en différée.

Ô mon amour, mon aimée.

Ses cheveux en marée, les étoiles du matin qui baignent dans les clairières cachées de ses oreilles. Je l’aperçois du coin des cils.

Ô mon amour, mon aimée.

Ta bouche arrondie sur mes doigts, le sel qui m’embrume les tempes. Il y a dans tes sourires, tous les démons, tous les anges. Et de mes yeux aux tiens, l’univers.

Ô mon amour, mon aimée.

En guise d’offertoire sur ta peau, sculpté de dentelles, tes formes se dressent à demi, en murmure, dans son alcôve charmante, sans rubans ni idioties, à peine plus qu’un alibi, il soutient à mon cœur à peine ta pudeur. Il crisse légèrement sous mes ongles, et soupire en même temps que toi. Je le rêve lambeaux à tes pieds, témoin tendrement ensanglanté dans son carmin familier, celui qui assorti à tes joues, me glisse entre les côtes la douce honte trépassée de t’avoir ainsi détournée. Son ombre déposée sur le mont délicat de ta géographie adulée m’ajoute tant d’émoi, que je ne soutiens plus la tête vorace de mon désir, et je sens tout mon être te dessaisir de ce délicieux accessoire, qui chantilly et soie, s’en ira sa course finir, auprès de sa sœur de naissance, te laissant, charmante rebelle, rouge et nue. Il restera là, sans gémir, sur le sol inerte, alors que toi…

Sais-tu que lorsque tu chante, cela dessine dans l’espace des lignes et des arabesques de splendeurs, et que cela brille cette architecture de plaisir. Guillochage sublime qui hypnotise mon être, le comprime, le dilate et le cascade sur ta peau fine. Hétéroclite. Qui mélange les déclinaisons. Tu m’accordes à tous tes temps, et je me conjugue lentement entre tes harmonies saccadées.

Ce qui me fait mal, c’est quand il ne me reste que l’aube consumée, et que j’ai la bouche sèche, le teint couleur cendrier, lorsque le vin capiteux de mes envies n’a plus tes hanches pour se raccrocher, et qu’il tombe dans le vide parce que la nuit était or et rubis, et que sans toi qui soleil couchant ma vie, sans la cerise de ta bouche, je ne suis qu’une photographie en noir et blanc, un bout de papier jauni.

En passant

Red

Mots offert par la merveilleuse Maanilee : étoile, lancinant, buée et velouté

 

Le soleil s’écrasait sur le bitume, et c’était presque liquide dans la bouche. L’aire était désertée par les voyageurs depuis la fin de l’heure du repas.

La musique à fond dans l’autoradio déboulait dans ma poitrine, avec un léger tremblement de basse. Allongée sur le capot brûlant, je laissais faire le ciel.

C’était un peu comme me souvenir d’hier soir. Un peu comme me souvenir de toi. Un peu humide, un peu moite, un peu salive.

Lancinante, la voix groovie grave me caressait l’intérieur, et c’était clairement jouissif. Y avait comme de la buée dans mon short en jean, trop court sur mes cuisses trop rondes.

Et je matais cette salope d’étoile diurne me cramer l’esprit avec délice, je me sentais comme un sunday oublié au zénith.

Tu t’étais cassée un peu avant l’aube, en me laissant ton soutif en souvenir.

Quand j’aurai le temps, je le soupirerai avant de m’endormir.

En attendant, je me veloute de toi, du bout des doigts.

 

 
Musique: Adorable one, Lee Moses

En passant

XI – La Force

Mon amour,

J’ai pensé mille fois les temps anciens, et parfois ils m’ont rattrapés. C’était doux et un peu amer. J’ai léché leurs doigts fins, tu sais, un peu lentement, sensuellement.

Pendant que tu dormais, je me laissais prendre par le vent et les étoiles, et c’était chaud et tendre. Je t’ai murmuré que je t’aimais, et j’ai volé tes lèvres à ton sommeil.

Assise au bord du monde, j’ai laissé battre mes jambes pour qu’il dérive un peu vers le sud. Là où l’été est plein et fort. Et, splendide alors, j’étais ton unique reine.

Dans mes rêves, les lions étaient dorés et couverts de plumes, ils disaient les mystères et les cardinaux, comme ils étaient beaux.

Mon amour, mon amour,

D’un songe je mélangeais les couleurs de ton désirs à ma peau opaline, et j’étais tienne.

A mes yeux entrouverts, tu as bu toute l’eau de mon âme, penché tout contre moi, j’ai senti ta puissance, et j’ai découvert ma force.

En passant

A la poursuite de l’enfant qui voudrait bien venir mais qui ne trouve pas l’adresse.

C’est la petite histoire, la petite ritournelle, le refrain familier de tes doigts au bout de mes doigts. En transparence.

Le souffle ténu de l’invisible sur mon front, petite caresse discrète.

C’est ton rire qui ne surgit pas au milieu du salon, et qui pourtant raisonne dans mon cœur.

C’est ce sourire que tu tiens déjà de ton père. Et qui me fait fondre.

J’entends ta voix quand je fais silence en moi, que j’écarte les doutes, les craintes, et la fureur de l’impatience.

Et je te sens respirer plus fort lorsque tu aimes déjà la vie que j’aimerai tellement te donner.

Quand tout est calme la nuit, je te vois nous observer en silence, et parfois je te sens t’endormir contre nous, petit espace précieux, entre nos corps assoupis, qui n’attend que de se remplir de toi.

Mais tu ne trouves pas la route, le chemin qui te mènerait à nous.  Dans le dédale de tout ce qui est vaste, tu t’égares dans la nuit mal éclairée du hasard.

Mais tu ne trouves pas de carte et de boussole, dans tes poches pleines de vents et de soupirs, tu ne trouves qu’un petit peu de nous effacés au creux de ta paume.

Et entre mes doigts, les mois glissent les uns après les autres, ne me laissant qu’un goût de sable.

Alors, je vais me poser sur la butte, au milieu du grand champ des possibles, et pour combattre la nuit, j’allume la plus grosse des lampes, le plus flamboyant des feux.

Alors, je me tiens entre les ténèbres du vide et tes pas, pour que tu avances jusqu’à moi. Jusqu’à nous.

Alors, je t’ouvre mes bras.

Et je te crie :

« C’est ici ! C’est ici ! Viens ! Tu es attendu, espéré. Tu es déjà aimé ».

Et je te crie à la vie.

Mon enfant, mon amour.

Sur ton front, toutes les étoiles se déposent, elles seront ta carte, ta boussole, ta certitude.

Que c’est bien ici.

Que c’est ici.

Chez toi.

Musique : I’ll keep you safe, Sleeping at last

En passant

Le deuil du vide

Je suis assise là, au creux de mon appartement immaculé. Un loukoum, précieuse poudrée au teint de rose, s’est un peu penché sur le côté d’une assiette en porcelaine.

Le ciel est immobile, même les nuages hésitent à se mouvoir et s’agrippent au soleil, discrètement.

Il n’y a pas vraiment de bruit à cette heure dans la ville, je crois que tu te serais exclamée : « Comme c’est calme ! »

Et rien que ta voix aurait fait échouer ton exclamation. Sorte de point de départ à une logorrhée dont tu avais le secret, de ta voix éraillée, et perchée.

J’aurais sûrement souri en te regardant sortir ta liste, écrite au dos d’un prospectus vantant je-ne-sais-trop-quoi. Et tu l’aurais noté, tu notais toujours quand je me moquais gentiment de toi.

Pendant un long moment, avec ton air offusqué, tu m’aurais mise au défi d’être aussi lucide à ton âge.

A ton âge…

Ton âge qui n’a jamais terni tes yeux, jusqu’au bout.

Ton âge que tu craignais toujours trop court, même si, c’est sûr, tu surveillerais d’en haut ! Alors attention hein !
Attention, oui…

J’ai fait attention à toi. Bien sûr, ta dernière chambre n’était pas celle d’un château, et malgré quelques tours de passe-passe de mes mains, la magie était insuffisante pour plaire à tes goûts sophistiqués.

Ma petite bourgeoise.

Ta main qui tremblait en serrant la mienne, si fort que j’en avais mal. Elle me parlait encore tu sais, quand toi tu n’y arrivais plus.

Elle me disait : J’aime la vie.

Elle me disait : Y a que des vieux ici !

Elle me disait : Reste près de moi, c’est trop calme dans ma carrée !

Tu sais, quand je dis aux gens que je t’ai perdu. C’est pas bien facile pour eux de réaliser ce que ça veut dire. Même ceux qui m’ont bien connu. Parce qu’on va être sincère, t’avais pas que des qualités, et tu étais vraiment la reine des casse-couilles.

Mais, c’était toi.

Ta volonté, ton optimisme, ta sensation que tout était urgent. Absolument tout !

« Rappelle moi ! C’est Urgent ! »

C’est urgent…

Plus rien n’est urgent depuis que tu es partie, tu sais ça ?

Plus personne pour me dire que prendre mes vitamines, c’est urgent. Que penser à ramener un papier pour un obscur dossier à réaliser dans un mois, c’est urgent. Plus personne pour me dire que c’est urgent d’être dans ton urgence.

Ah, je continue à aller le voir, ton mari. Tu sais, celui que tu as adoré détester. Il n’en sort pas indemne de tes conneries.

Mais qui peut sortir indemne de t’avoir connu ?

Quand tu montais ton chapiteau et que tu faisais tout ton cirque ! En grande matriarche de notre famille décimée. Qui pouvait te résister ?
A part Dieu. Celui que tu priais pour des broutilles, enfin son fils.

La nuit, quand tu pouvais plus dormir.

T’as passé toute ta vie à te soucier de ce qui ne te regardait pas. Et maintenant, qui nous regarde vivre ?

Et maintenant, qui va érailler le silence d’une voix perchée et insupportable ?

Je fais des listes, de temps en temps.

Par nostalgie.

Y a un truc à faire qui revient un peu tous les mois.

Tu m’avais dit : « Si tu as un bébé, tu ne t’occuperas plus de moi ».

Maintenant, que j’ai plus toi à m’occuper…

Si tu me laissais l’avoir cet enfant ?

Hein, ma vieille chieuse ?

Ma salope.

Je t’aime, entre deux respirations. Le temps de faire le deuil du vide.

En passant

Lié Vé

« Raconte moi encore combien tu es vieille. »

Je caresse ses cheveux dorés, ses boucles légères sur son visage pâle, diaphane. Tout autour simplement le calme vide et creux d’un océan qui vient mourir sur la berge. N’importe lequel, juste celui ci. Maintenant. Ou bien était ce hier, ou avant hier.

Je me secoue légèrement, et essaye de rester en contact avec ma réalité. Je frissonne. Je reconnais pourtant bien mon bureau, et mes écrans qui scintillent de leur lumière artificielle devant moi. Aucune notification, les gens doivent faire la sieste, ou manger en famille, ou être en train de partir ou revenir de je ne sais où pour faire je ne sais quoi.

On est samedi. Le chat s’est endormi quelque part. La musique me fait flotter, je marche à la surface de mes pensées, et puis je plonge à nouveau. Cela absorbe mon esprit, mes yeux se brouillent, je la sens, cette pesanteur particulière.

« Combien ?  » demande la petite voix impérieuse, un peu trop grave pour sa tonalité toute neuve. Un peu comme quand on souffle pour la première fois dans une corne et que la brume descend mais par voile fin, c’est léger et profond à la fois.

« C’est beaucoup. Vraiment beaucoup ».

« Beaucoup comment ? »

« Imagine la chose la plus vieille que tu connaisses ? »

« L’Univers ? »

« Lequel ? »

« Celui ci ! Il y en a d’autre ? »

Je lui souris. J’aime quand ses yeux sont curieux et qu’ils me regardent, attentifs et perçants.

« Je suis encore plus vieille que cet Univers là oui. »

Ma phrase vient se perdre dans le vent. Je coule mes doigts autour de sa peau fine, il frisonne.

« Plus vieille que l’Univers, ce n’est pas possible ! »

Je ne souris plus. Je me souviens de trop de choses je suppose. Peut être qu’un jour cela deviendra insupportable et que je choisirai de tout oublier.

« Tu n’es pas si vieille, tu n’es pas si vieille ! »

Il insiste, il a presque les larmes aux yeux, il me dit que sur mes papiers j’ai à peine 45 ans.

Il s’est levé de colère dans son corps jeune et blanc, et presque nu. Il me montre du doigt de fureur.

« Tu me mens ! »

Je n’ai pas besoin de répliquer à cette accusation, je me contente de me lever aussi et de lui ouvrir les bras.

Il s’engouffre à l’intérieur en pleurant. Quand il pleure, c’est le monde entier qui tremble.

Je m’arrache de toutes mes forces à ces émotions douloureuses. Mon appartement est toujours là, identique à l’instant précédent. Le vent vient jouer avec les feuillages de mes balcons. Le ciel s’habille de coton sur sa parure azurée claire.

Je crois bien qu’il s’est endormi le temps, ici.

« Ne me mens pas ! »

Quelque chose m’agrippe et me ramène brutalement sur cet étrange tourment face à ce jeune homme à peine plus qu’adolescent.

« Calme toi, mon amour, calme toi s’il te plait. Je te mentais, si tu veux. Si tu préfères. »

« Embrasse-moi »

« Oui »

« Aime-moi »

« Oui ».

« Ne me laisse pas. Ne meurs pas ! »

« Je ne peux pas mourir ».

« Moi si. »

L’espace s’étiole. Il y a un peu de larmes dans l’océan, c’est ce qui en fait le sel. Ce sont les étoiles qui me l’ont répété.

Il me dévisage. C’est très douloureux juste là, à l’intérieur.

Je lui caresse la joue, il dépose la tête dans sa main, un peu brusquement, avec cette maladresse insoutenable de ceux qui font les premiers gestes du monde.

Elle se penche doucement sur lui, guidant très lentement ce visage adoré tout contre le sien. Leurs lèvres soutenues à un soupir.

Je remonte à la surface, détourne un peu les yeux. J’ai du mal à regarder, je me sens de trop, et pourtant, le film se déroule lentement à moi, invariablement. Je peux bien le remettre à dimanche ou à lundi, il me rattrapera. Pour que je puisse voir. Que je puisse savoir.

J’ai le goût dans la bouche. Le goût que laisse l’autre en frottant un peu de lui au creux d’un peu de moi. J’ai envie de retenir le temps. De fermer les yeux.

Mais il fait toujours jour, ici, même les paupières closes.

Quelques murmures, des je t’aime éclatés, coquillages à la dérive d’une âme esquintée.

Elle laisse ses mains jouer sur ses reins, qu’il est splendide dans la lueur de l’éternité. Dans ses mouvements répétés qui différent tous en elle. Il la renouvelle dans cette étreinte perpétuelle.

Elle perd peu à peu la notion du monde, et la plage se disloque, l’océan se déverse dans le vide. Elle écarte les doigts pour retenir le néant en dessous d’eux, avant de perdre totalement le contact avec l’instant.

Ensembles, ils s’offrent leur chant. Pour que plus jamais rien ne tombe sur le sol.

Mais leurs corps s’éteignent doucement dans les grains de sable. Accrochés à ses cils, la réalité a foutu le camp.

Ils se sont endormis.

J’essaye de m’en aller. Mais je l’ai réveillé lui.

« Combien elle est vieille ? »

Je suis interdite. Je m’approche de lui, et je lui murmure très doucement à l’oreille.

« Un peu moins que moi, mon amour, un peu moins que toi ».

Je sens ma chaise sous moi, solide et tangible, ça me donne un peu la nausée de ne plus sentir l’odeur de son cou, de ne plus caresser ses frissons.

Absorbée par la lumière, je me demande.

« Et aujourd’hui, combien je suis vieille depuis que tu n’es plus là près de moi ? »

En passant

Spirale

pieds

Neige

 

Au Nord, les pieds nus dans la neige,

Frisson floconné, odeur de bruit blanc,

Quelques hyperboréens attachés en bandoulière,

le nez rosi par des camélias de sang.

Elle attend, elle attend, elle attend.

 

Ah je t’ai aimé, je t’ai aimé, mon doux amant,

Amandes et firmaments, tu m’as laissé

A l’orée de l’aube terrible de promesse,

Au creux des bourgeons et des ronces dénudées,

Je me suis mise à attendre l’été.

 

La fenêtre entrebâillée sur le volet fermé,

Je me suis allongée sur la fraicheur de la terre brulée,

Mon corps était zénith et nadir, tout à la fois,

D’ombre et d’or délacé à l’ombre du figuier,

La bouche entrouverte,  au sud, je t’ai embrassé.

 

Dans les contrées nouvelles, elle a déposé l’âme,

Quelques herbes dansent à ses pieds abimés.

Elle a tellement marché pour le retrouver.

Mais dans sa gueule acérée, l’ouest sauvage l’a emporté,

Et partout l’orange du ciel coule de ses plaies.

 

Adieu, Adieu mon tant aimé.

En hiver, je vais revenir t’inventer.

Au nord de toi, à nouveau,

Dans la plaine immaculée,

Je m’allongerai.

 

En passant

***

soleil

Soleil

Tu regardes par la fenêtre. Le temps est un peu gris, un peu sale.

Tu as des chuchotements dans la tête, des visages qui se rident, et des yeux qui parlent de suicide. Tout cela n’est plus vraiment limpide, et cela te trouble le cœur à grand coup de relent.

Tu aimerai bien crier, mais ta peau est sèche, et irritée. Alors, tu restes là à regarder la pluie tomber sur la vitre de ton corps.

Tu voudrai bien baiser, mais tes mains sont inertes, le long des borborygmes de ton souffle.

L’autre fois tu as entendu tes veines pleurer, c’était un peu saccadé, et ça se déversait dans tout ton cerveau.

Tu allumes une autre cigarette invisible. Tu ne fumes pas. Tu ne sais pas.

Tes paupières papillonnent sur le vide, tu sens le ciel qui s’engouffre en toi, à grand postillon, et cela te secoue, et t’immerge. Tu as envie de vomir. Alors tu es à genoux, droite et debout, mais à genoux.

Et tu le sais.

Tu continueras à sourire.

Et tu le sais.

Tu continueras à rire.

Et tu le sais.

Tu continueras à frémir.

Et tu le sais…

Le chat, clairvoyant, a préféré se rendormir.  Tu ne te souviens plus vraiment ce qui t’a fait perdre le contact. Tu glisses tes doigts contre ta joue, c’est un peu humide et doux.

Tu te sens soulagée, un peu comme après avoir joui.

Tu regarde le ciel s’écarter sur quelques crevasses de soleil, et tu respire à nouveau normalement.

Tu te dis je t’aime, et pour cette fois, tu trouveras ça plutôt élégant.

Tu iras marcher lentement, au milieu des gens pressés, et parfois tu les percuteras de tes lèvres étirées de joie.

Tu seras leur crevasse de soleil.

Là, au coin de leur ciel gris.

Musique: Rock’N’Roll Suicide, Bowie

En passant

Orange

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Impulsion

Tu étais posé contre moi, avec ce souffle innocent. Un peu saccadé.  Hésitant.

J’avais les doigts glissés contre tes veines.

Branchée sur les battements de ton cœur, j’entendais le feu t’immoler.  Je déposais ma bouche contre ta gorge, je voulais lécher le sel sur ta peau, oublier.

Je ne me sentais pas réellement consciente, cette ivresse qui amène lentement à la démence.

Ce soulagement.

Tu étais blotti contre moi, un peu maladroit, un peu bruyant dans ton silence.

Dans tes yeux, la peur délectable de ceux qui découvrent.

Je ne voulais pas faire ça.

Quelques rochers s’effondraient entre les lèvres de l’océan,  fébriles et brutaux.

Tu glissais et te débattais, je n’étais que sentier escarpé et brèche coupante.

Du sang dans tes lèvres jusqu’à tes extrémités, et la tête en arrière dans le néant.

Tu m’étais enchainé, et à chacun de tes débats, des larmes en nous coulaient.

Je t’ai raccroché contre ma chaire. Et lentement…

Tu étais posé contre moi, avec ce souffle innocent.

Un peu saccadé.

Hésitant.

 

Musique: Fire on the Town, Tiwayo

En passant

Aube

Fossile

Mots offerts par Dinou :

– esprit
– magma
– vide
– espérance

 

 

 

Balkis est assise, le dos contre le basalte. Ses jambes étendues sur le magma cristallisé, sombre et luisant.

Elle reprend son souffle. Relâche la bride de son esprit.

Quelques plaies sur le flanc, les lèvres rougies par l’intensité de l’effort. Il s’y perd un sourire.

Le soleil va se lever sur le vide paisible de la nuit. Il y aura bientôt des myriades de chants d’oiseaux, la végétation sortira ses vêtements de soie verte et éclatante sous les premiers rayons.

Il y aura des rires dans la gorge des rivières, plus loin, vers la surface. Un chant d’espérance.

Elle se lève, vacille un peu, se redresse, s’affermit, grimace, puis avance.

Lentement. Elle sait faire.

Ses cheveux tombent sur ses hanches. Il ne lui reste plus grand chose de ses vêtements.

Elle a les traits tirés des matins mauvais, mais pour une fois, elle ne sent pas de poids sur ses épaules.

Ni dans son cœur.

Elle presse un peu le pas. Il est bientôt l’heure.

Et l’océan est encore loin.

Peut être là bas, à l’horizon, ces petites taches dorées.

Elles arrivent.

 

Musique: Stop, Lizz Wright

En passant

Etreinte

Fraicheur

Mots offert par Konran :

– volatil
– rivière
– conversation
– peau

 

 

 

Quelques pas.

Cette sensation de caresse crissante.

Beaucoup de blanc, de lumière, le volatil des particules, partout sur la peau.

L’élan ténu du coeur qui s’agite, entre les paumes d’une cage thoracique.

Ses jambes qui se glissent entre les siennes, rivière contre rivière.

L’océan déboule cette conversation en jeu de quille. Les nuages ont des cils.

Un oiseau raconte sa vie, quelque part, dans un fourré.

Les lèvres sont des mappemondes, à la géographie aléatoire.

Pourtant, le souffle n’est jamais trop court.

Renversés l’un dans l’autre, aux vibrations émotives, pénétration.

Elle ouvre la bouche.

Il ouvre les yeux.

Sur l’horizon, elles sont de nouveau présentes.

Les caravelles mordorées du couchant.

 

Musique : Every little thing she does is magic, Sleeping at last.

En passant

Le vieil amant

fleur

Humilité

Quand je reste assise un peu trop longtemps sur un banc, que le ciel m’observe dubitatif et silencieux, je rêve au vieil amant. Dans un autre temps, une autre époque, un âge que mon corps n’aurait pas dû connaitre, je me redresse et sens sa présence, du coin de l’œil, un peu de rosée accrochée aux cils, je retiens mon souffle.

Il a la silhouette impeccable, et porte chapeau et veste grise. Je pose mon regard sur mes jambes cachées par une jupe longue. Je ne veux pas prendre le risque de le voir disparaître.

Une fragrance d’ambre ou peut être un peu de patchouli, du musc et ce frottement du cuir contre mes narines ouvertes sur l’automne clément et il est là, debout, tout près et respectueusement immobile. Si je ne dis rien, il passera son chemin. Si je lève les yeux, je dissiperai le fantasme de sa présence.

Je frissonne.

Il hésite.

Je me pousse légèrement, offrant une place à mes côtés.

Sans tourner la tête, je peux le voir s’y asseoir, son couvre-chef sur les genoux. Je crois que je souris. Il n’est déjà plus qu’une brume dans le jour qui s’étiole, quand je sens son souffle près de mon oreille. Quelque chose de chaud me remue le cœur, quand de sa voix délicieusement cassée, il me murmure des mots qui n’ont plus de sens aujourd’hui.

Au loin, j’entends un quartet de Jazz, et quelques moteurs bruyants de berlines noires et lustrées. Autour de moi, le paysage prend une teinte de photo passée. Je crois qu’une larme coule sur ma joue.

Il lève doucement sa main, et glisse ses doigts tout contre. Je me penche vers lui.

Et déjà il n’est plus, mon vieil amant.

Les lèvres en suspens, je goûte le doux amer de ce moment évanoui, puis secrète, je rentre chez moi.