En passant

Le jour du Givre

Ce matin, c’est la panique. Grudule vocifère sur tout le monde pendant que Garsh tape du pied et fait les sourcils mauvais. Pourtant, on ne peut pas vraiment dire que ça lambine. Ici ça tire sur l’écoutille. Par là, ça souffle sec sur les cuves. Y en a qui grimpent aux cordages, d’autres qui descendent dans les caves. Je vous jure que ça grouille partout, de par ici et de par là, et même dans ce coin-là. Juste ici, en dessous du bonnet du petit Spit. De loin, ça ne ressemble pas trop à du mouvement, mais sous la touffe rousse, je peux vous assurer que ça cogite sévère.

Il sait bien que Papa est occupé à la soufflerie. Et que Maman est préposée au poudrage. Mais quand même, c’est pas très juste toute cette agitation comme d’un fait exprès aujourd’hui. Il est sûr que ça aurait pu attendre demain, ou même après-demain. Parce qu’aujourd’hui, c’est pas chouette. Aujourd’hui tout le monde aurait dû lui faire des bisous, il aurait eu des biscuits, et des bonbons, et des bougies sur un énorme gâteau.

Spit essuie une nouvelle fois une grosse larme qui mouille sa joue, se renfrogne encore un peu plus, et regarde d’un œil noir toute la population s’activer.

Lorsque son copain Frout passe devant lui sans même le remarquer, les bras chargés de Broumarouses pialliantes, la démarche hasardeuse, Spit décide que c’en est trop !

Se faufilant à travers les coursives, il manque quatre fois de se faire marcher sur les pieds, deux fois d’être bousculé, et une fois de tomber sur les fesses. Très en colère, il finit sa course dans le garde-manger. Puisque c’est comme ça, il se le fera tout seul son gâteau d’anniversaire !

Et le voici qui grimpe sur les caisses de vivre, farfouille dans les sacs de jute, fouraille dans les boites en métal bien rangées par les cuisiniers et les cuisinières. Ah il n’y a pas à dire, pour mettre le barouf, il n’est pas le dernier, le petit Spit !

Lorsqu’il a réussi à faire basculer plusieurs pots de confitures dont la moitié sont éventrés sur le sol, qu’il a brouillé les œufs dans leurs coquilles, que la farine a moucheté toute l’arrière-salle, Spit tombe sur ses petites fesses et se met à sangloter très fort. Non seulement il n’aura pas son gâteau, mais maintenant il va être sacrément grondé !

Heureusement, c’est la gentille Merzia qui entend le gros chagrin du petit Spit.

— Oh lala, dit-elle avec douceur, je parie que c’est encore un coup des Mourmourons !

Spit se fige, la regarde avec des yeux tout rouge. Il fait un non très timide de la tête.

— Des tarmagols, alors ! Oui, ça ressemble bien à du travail de tarmagols, ça !

Les oreilles pointues de Spit frémissent un peu sous son bonnet. Ce serait facile de mettre ça sur le dos des vilains tarmagols, avec leurs canines acérées et leurs poils hirsutes. Mais, finalement, le front bas, il fait à nouveau un petit non.

La ronde et blonde Merzia se rapproche avec douceur, caressant la joue pleine de larmes.

— Se pourrait-il que, tout à fait sans faire exprès, cela soit toi qui aies fait ça ?

Le gnome hoche imperceptiblement la tête. Alors, la cantinière sourit.

— C’est bien de dire la vérité mon petit Spit. Si tu veux, nous allons ranger ensemble, et peut-être, si on a le temps, on pourra se faire une boisson chaude qui sent bon.

Spit ne se fait pas prier pour accepter l’aide d’une grande. Rapidement, on ramasse les choses sur le sol, on passe la serpillère, on époussette, on range, sans casser cette fois, on trie et on remet même les étiquettes sur le devant dans les étagères !

Lorsque tout est fini, Spit fait un énorme câlin à Merzia. Un câlin qui fait tout doux au-dedans. Dans la cuisine, il l’aide à faire un bon chocolat chaud avec de la vanille et de la guimauve. Ils s’en servent chacun une tasse, avec beaucoup de précautions pour le petit Spit. Plus de maladresse pour aujourd’hui, ça suffit !

Lorsqu’ils ont le ventre tout chamallow à l’intérieur, Merzia propose :

— Et si on allait voir comment s’en sortent les autres à la surface !

— À la surface ! s’écrie Spit qui n’y était encore jamais allé.

— Oh oui ! C’est un jour à regarder dehors, je t’assure, répond-elle, amusée.

Spit tient fort la main de Merzia pour être sûr de ne pas la perdre et puis, aussi, parce qu’il a un peu peur.

Quand Merzia pousse avec prudence la lourde trappe vers l’extérieur, Spit fait un énorme O avec sa bouche.

Il y a de l’herbe partout comme dans les jardins du Roi du Petit Peuple, mais celle-ci est parée d’une fine couche blanche et sucrée.

— C’est si beau ! murmure-t-il.

— C’est le jour du Givre, Spit, explique une voix familière derrière lui.

L’enfant se retourne pour voir la silhouette de son papa.

— Nous t’avons cherché partout pour te montrer le résultat de nos efforts, précise avec douceur une autre personne tout près.

— Maman ! hurle Spit en s’engouffrant dans les bras de sa mère.

— Je sais bien que c’était le jour du Givre, dit sa petite voix timide, mais je ne pensais pas que c’était aussi merveilleux à la surface.

— Joyeux anniversaire, mon bonhomme, conclut son papa en ouvrant à nouveau la trappe pour qu’ils admirent tous le résultat.

Dans quelques heures, Spit aura gâteau, cadeaux et jeux à gogo avec Frout, mais pour l’instant ses deux petits yeux noisettes dévorent l’horizon et sa délicate pellicule de givre.

Le dernier amant du Qi Lin

L’aube s’étiolait. Quelques filaments de jours enlacèrent les doigts fins de la rizière. Huan se secoua un peu. La rosée avait mouillé son bouc et sa moustache. S’essuyant d’un revers de manche, il s’étira, prêt à reprendre son vagabondage. Les paysans étaient sûrement attablés autour d’un copieux déjeuner avant de s’en aller à l’ouvrage. Huan se frotta le ventre. Creux et gargouillant. Il s’accroupît pour glaner quelques fruits de physalis. Les tâta, les huma. Une grimace. Il n’en trouvait que deux de mûrs et comestibles. Il jeta le reste plutôt que de s’en rendre malade. Savoura son maigre butin sucré. Un demi-sourire ourlé sur le bord des lèvres. Liberté sirupeuse. La brume souleva sa soie à la lisière des arbres, se mirant, vaporeuse, dans les miroirs lisses du riz à venir.

Il pourrait trouver petits travaux et tâches diverses à faire plus tard dans la saison. Pas avant. La forêt devrait permettre gîte et couvert d’ici là. Épaules qui se haussent. S’éloigner du tracé de la route. Relâchant sa mâchoire, il déposa sa main sur la lame courte qui l’accompagnait. Les bois pourraient déjà contenir  quelques habitants aussi affamés que lui. Éventuellement hostiles. Sait-on jamais ?

La mousse s’enfonça, humide, sous ses pieds nus. La forêt sentait l’humus et la résine. Il se déplaça sans bruit. Agile et habitué. Quelques oiseaux l’observèrent, curieux, battant à peine leurs plumages. Il faisait trop froid pour les serpents. Trop jour pour les rongeurs. Il récupéra quelques lianes, des branches sèches. Chercha du regard un endroit favorable. Indistinctement, une impression le guetta. Le frôla. Le cajola. Se crispant un peu, il colla son dos contre un tronc massif. Retint son souffle. Attendit. Rien.

Si. Au loin. Un tintement. Un chuintement. Le son léger, imperceptible d’un grelot. À travers la fenaison des arbres, le ciel avait immobilisé sa course entre nuit et jour. Au coin de l’œil, un peu de mauve. Sous les cils, une trace orangée. Le craquement des branches que l’on écrase au passage. Huan n’arriva pas à bouger. Il tenta de s’armer, mais sa main resta inutile. Il essaya d’observer, mais ses paupières étaient pesantes. Si denses.

Allongé sur l’herbe fraîche d’une clairière, il entrouvrit sa conscience. Un visage était penché tout contre lui. Sublime. Fin et gracieux. Cascade de cheveux incandescents d’or pur, iris d’émeraude, bouche teinte bleu-saphir. Peau porcelaine. Souffle ténu. Baiser divin. Frisson. Huan, le sentait bien, il avait perdu raison. Mais dans cette délicieuse folie, il laissa la douceur des caresses retirer haillon de tissus et fatigue de la chair. Il permit aussi à l’étroit bassin de se glisser sur sa vaillance. Docile, mais intense monture, il donna plaisir au voyage. Sa cavalière se cambra d’aise. Une fois. Deux fois. Cent fois ou bien Mille. Qu’importait la distance, tant que ces traits célestes s’illuminaient à la pointe tendre et brûlante de son pinceau.

Enfin, elle s’allongea, radieuse et satisfaite, plume aérienne sur son torse trempé d’amour. Pas un mot. Peut-être juste, presque inaudible, le rire d’une clochette.

Huan succomba à nouveau au sommeil. Plénitude.

Quand le soleil reprit sa course. Il marqua brutalement le zénith. Ses rayons percèrent les feuillages et picorèrent les rêves d’Huan. Il s’agita, se tourna, puis s’éveilla. Seul. Presque déçu.

Par terre, chaque herbe, chaque fleur, chaque caillou avait subi métamorphose stupéfiante. Le vagabond resta interdit. Sa couche brillait et étincelait. Or, pierreries, bijoux et perles. Le trésor de plusieurs vies. De quoi faire bombance, construire palais. Lui qui ce matin-là se serait contenté de simplement manger.

Ravi, déboussolé. Il chercha des yeux de quoi ramasser butin. Réalisa qu’il n’était que dans le plus simple appareil. Offrit à la forêt un éclat de rire. Assis le derrière dans la fortune, aussi nu qu’un ver sous la lune.

Huan n’était pas de nature à se laisser perturber par si peu. Il cueillit de quoi tisser feuillages ensemble. Et s’appliqua à se faire pagne et panier. Tout en sifflotant tranquillement. Ainsi tout le jour. À la nuit tombée, il avait ramassé son mystérieux butin, avait tout bien emballé, se trouvait moins dénudé. Pour toute récompense, il s’allongea sur le dos, contempla la voûte étoilée, et se laissa doucement sombrer dans une épaisse torpeur.

Juste avant qu’une nouvelle journée se décide à sortir de ses draps dorés, Huan entendit ce familier frémissement. Tintinnabulant discrètement. Sans ouvrir les yeux, il tendit les bras. Sa splendide inconnue déposée contre son cœur. Le temps qui manque un battement. Et la chevauchée qui reprend. Lente. Intense. Profonde.

Puis le silence du dormeur. Au réveil, un lac d’étoffe, de tissus, de parures. La penderie d’un empereur et de sa cour complète déversée alentour. Flottants sur ces reflets satinés, ses paniers tressés, toujours le ventre plein de leurs précieux contenus.

Amusé de cette situation merveilleuse, Huan fit quelques essayages, puis plusieurs cabrioles avec ces beaux atours. Les trouvant splendides mais tout de même peu adaptés aux lieux. Entreprit de confectionner de quoi les ranger, jusqu’à la nuit tombée. Ne gardant qu’un pantalon de soie blanche et sa jeunesse sur la peau.

La visiteuse de l’Aube s’en vint une troisième fois. Et une troisième fois, il lui offrit sa vigueur et son désir. Quelque chose dans cette étreinte avait un goût moins léger, une trace d’amertume. Un petit rien de mélancolie. C’était d’autant plus doux.Tellement plus beau.

Même assoupi, Huan tenait la main de son amante. Il devait se douter, intimement, que les adieux s’en venaient. Insidieux et inévitables. Il aurait donné sans mal toutes les richesses tombées du ciel pour un peu plus de temps avec elle. Elle sourit au cœur simple. Embrassa le front paisible. Souffle d’adieu sur les paupières closes.

Puis, elle se souleva du sol, tournant sur elle-même dans une lumière laiteuse. Irréelle. Son corps gracile s’étira, s’élançant à travers les nues, léché par la brise du matin. La sublime créature était revenue à sa nature équidé. Ainsi vont ceux des mythes de part et d’autre du pont céleste, hier demoiselle, demain légende. Lourde dans ses flancs d’amour et de joie partagée. Galopant de ses sabots d’argent à travers le ciel. Ses atours aux verts miroitants. Ses longues ailes bleues dans le firmament. Ramure d’or pointée vers l’aurore.

Un bruissement délicat. Une myriade de notes ténues. Ainsi disparaissait le tout dernier Qi Lin que le monde des hommes ait connu.

Au réveil, Huan la chercha du bout des doigts. Sentit des écailles et des plumes sous ses paumes. Frémit. Au sol s’étalait le funeste trophée. La peau du Qi Lin. Ses bois légendaires gisaient dans ses mains ouvertes. Roulé en boule, Huan se mit à pleurer.

Il n’existait pas de bien plus précieux. Il avait entre ses doigts la splendide destinée d’un prince. Et il restait inconsolable. De rage, il hurla. Il savait bien que rien ne ferait revenir l’animal fabuleux. Qu’il était probablement le dernier de son espèce. Que sa solitude l’avait poussé à une telle extrémité. Nul ne pouvait ignorer qu’il n’y avait rien de plus fatal au monde des dieux que de venir se souiller au sel des hommes.

Ses doigts parcouraient l’émeraude et l’azur, caressaient le vide. Ce serait insulte que de ne pas accepter ce qui avait été offert là.

Encore endolori à l’âme, il prit délicatement ce qui restait du Qi Lin et l’enveloppa aussi. Le cœur serré, Huan ramassa ses paniers. À l’orée des arbres venait vers lui une splendide monture blanche. Il flatta l’animal, son sourire s’était brisé quelque part entre la nuit et le jour.

Au creux de l’aube.

Huan installa ses paquets, mais n’eut pas assez d’allant pour chevaucher la sublime jument. Il resta à ses côtés. Sans la tenir. Ils marchèrent ainsi longtemps, côte à côté. Traversant villages et villes. Chaleur et vent. Saisons et années.

Quand la moustache et le bouc d’Huan furent teintés d’argent. Le vagabond fit mine de s’arrêter. L’équidé fit halte. Attentive.

Une plaine ornée de printemps se déversait à leurs pieds. Le soleil léchait une rivière bleue de ses rayons dorés. Elle était là. Étalée dans chaque fleur, dans chaque arbre, légère comme la brise, ténue et splendide. Son amante inoubliable.

Il ferma les yeux et huma longuement l’air. La sérénité se dessinait sur son front parcheminé. Un peu de sa joie venait poindre au bord de ses lèvres. Cajolant sa compagne silencieuse, il lui confia son soulagement.

Huan ouvrit les premiers paniers, pierreries, or et bijoux se déversèrent dans la terre. Puis, les seconds, tenues de satin et de soies s’envolèrent vers les nuées.

Enfin, il défit l’enveloppe qui protégeait la peau du Qi Lin. Un soupir ténu et un très discret petit tintement dévalèrent la prairie.

Alors, le vieil homme s’assit. Sa vie se finissait, et il sentait son souffle se perdre. Il caressa le museau du paisible animal qui l’observait avec tendresse. Tout le jour, Huan écouta le vent chuchoter son amour passé. Il dessinait dans l’écume de ses souvenirs le ressac de leurs étreintes. Et doucement, à nouveau, souriait.

Puis, pour la dernière fois, il s’endormit.

Épinglées dans le ciel, les étoiles veillèrent sur son ultime voyage. Celui que l’on ne fait pas debout. À l’aube, la jument disparut dans la brume. Emportant dans son sillage, les souvenirs d’un long vagabondage.

***

Ceux qui vivent là disent à qui veut bien les croire que la vallée y est sacrée. La vie y coule douce et paisible. Les arbres hauts et puissants. Et par-dessus les collines, l’été y semble toujours éclatant. Mais dans les humbles maisons, le soir on y raconte qu’un trésor est caché pour qui sait y voir.

Quand le jour n’est pas encore tout à fait accroché aux nues, mais que la nuit s’est déjà enfuie, certains amants l’entendent ce curieux petit bruit, de loin en loin.

Délicat et tendre. Subtil comme une promesse. Venu d’on ne sait où. Et parti aussitôt.

Le rire ténu, léger, presque inaudible, d’un minuscule grelot.

 

En passant

A propos des puissants.

C’est indéniable. Tu m’as porté jusqu’ici, et la vue est belle. Bien sur, tu me couvres d’attention, et tu es bon, tellement bon que le monde entier ne compte que sur toi. Evidemment, je sais que lorsque je suis seule, c’est que tu n’as pas le choix. Et qui serais je pour t’en vouloir de les sauver ? Ce matin, je regarde par la fenêtre humide, le triptyque sur la cité qui s’étale, paisible. Tellement grâce à toi, seulement grâce à toi.

Je caresse des doigts l’ébène des meubles, ils sont lisses et un peu froids. C’est un bel endroit, je l’ai beaucoup aimé la première fois. Il y a un silence assourdissant aujourd’hui, qui s’étale en nappe opaque devant mes yeux. C’est assez élémentaire, pas réellement d’urgence, pas de réel danger. Ce ne sont que des larmes après tout.

Alors je ne vais pas t’appeler pour ça. Même si tu reviendrais, à cette vitesse qui t’es propre. Avec cette élégance quasi cinématographique, dans ta tenue seyante, avec ta présence bouleversante. Bien sur que tu le ferais. Mais il n’y a plus rien à sauver.

Je finis de fermer mon sac. Je me souviens que j’ai éteins le gaz. Ce serait quand même dommage de te faire revenir pour une énième explosion. Je prends l’adresse de l’hôpital, et ferme délicatement la porte derrière moi.

Je peux vivre sans toi.

Lui n’a pas réussi.

En passant

Kosmos

Kath observe les panneaux habillant le couloir sombre, teinté du vert cireux des néons teintés. Elle a emboité le pas de Cham, il y a bien de ça quinze minutes. Ils ont avancés silencieusement, à travers le dédale de l’institut de recherche en matière stellaire et phénomène relié à une non connaissance immédiate. L’IRMS pour les intimes, mais Kath avait toujours détesté les acronymes.

Ils arrivaient à la salle du veilleur de nuit, ce dernier feuilletait sa tablette tactile, à la page de l’actualité. On y parlait de l’anomie transturquistane de l’est, et dans un encart, la promesse des derniers résultats du Football en apesanteur, sur la côte ouest de la coupe de l’amer-europe acide.

Il passa le badge de Cham, puis celui de Kath dans la machine, après les avoir salué.

Un bruit de cliquetis, la lourde porte en acier galvanisé, peinte en blanc gris pour faire moins prison et plus hôpital, disparaît dans le mur pour laisser place à une ouverture, béante sur une pénombre à peine troublée de néons bleutés.

« Il est plus calme ce soir », informe le gaillard.

« Les anesthésiants ont du faire effet, cette fois », avait conclu Cham, le front légèrement plissé.

Elle connaissait cette expression. Il avait la même lorsqu’ils parlaient d’avenir tous les deux. Ce mélange de réflexion et de doute.

Un vieil almanach était suspendu derrière le bureau de l’employé. On y voyait un paysage de fin d’après midi, sur un lac paisible, surement en été, et quelques feuilles numérotés des jours du mois de juillet.

Ils étaient en novembre. D’une autre année.

L’homme perçut l’intérêt de Kath pour l’objet, et lui sourit comme pour s’excuser :

« C’est un peu comme chez mes parents, quand j’étais petit, vous voyez, docteur ? »

Elle voyait. Elle lui fit un geste très doux de la tête. C’était pas totalement explicite, mais ça faisait toujours un peu chaud au cœur. Même dans cette blouse blanche et étroite, avec ses larges lunettes sombres, et son chignon serré sur ses cheveux blonds, Kath n’arrivait pas à sembler sévère. A peine crédible, malgré ses diplômes, elle était l’ombre lumineuse de Cham. Qui arborait pour deux, mine renfrognée, et distance humaine.

La grille se coulissait derrière eux. Elle était toujours derrière les larges épaules de Cham, ses cheveux bruns attaché en catogan, son bloc de prise de note serré contre son flanc, un mètre devant. Toujours un mètre devant.

Elle eut un frisson. Quelque chose de désagréable. Un peu nauséeux. Un peu jaune malade à l’intérieur. C’était opaque et tiède, ce tiède désagréable, moite, qui donne l’impression d’avoir de la fièvre.

« Concentre toi, Kath, souviens toi nos exercices de résistance mentale. »

Elle avait envie de faire un pas en avant, de lui agripper le poignet. De juste se comporter normalement pour une fois.

Mais, elle emplit ses poumons. Fit une pause jusqu’à trois. Relâcha. Encore une pause de trois. Emplit. Pause de trois…

L’espace se dilata un peu autour d’elle, et marcher semblait plus confortable. Elle avait retrouvé son axe.

Ils tournèrent à la perpendiculaire droite, et elle sut qu’ils étaient proches.

Elle aperçut la double grille de sécurité, et le boitier de contrôle d’impulsion d’électrique qui ronronnait depuis l’orifice de son ventilateur de refroidissement, presque imperceptiblement dans ce silence de mausolée.

Cham s’immobilisa devant la cellule. Quelque chose eut un mouvement. Quelque chose se déplaçait de gauche à droite, de droite à gauche, mais de façon immobile. Quelque chose était là, et tout semblait remplit de ça.

Kath leva la tête et plongea son regard dans les pénombres qui nappaient la pièce close. Une immense tache blanche et frémissante se dessinait dans l’espace.

Elle s’approcha, presque malgré d’elle. Cham lança son bras en travers pour faire barrière.

« Pas trop proche, Kath »

Elle put presque mieux voir, le pelage blanc immaculé, la haute stature quadrupède, de la taille d’un équidé. Et cette tête gigantesque et fascinante de lagomorphes, orné de deux yeux immenses, virant du carmin au pourpre, océan mouvant et hypnotisant.

« Kath »

La voix de Cham la rappelait à l’ordre.

Emplir les poumons. Pause de trois. Relâcher. Pause de trois…

Il sortit de sa blouse, une seringue, et commença à la remplir de liquide.

Kath aperçu l’étiquette. Elle resta interloquée.

« Cham ? quel est ton projet précisément ? »

Il ne lui répondit pas. Il faisait souvent cela. Ignorer ses questions, ses angoisses, ses espoirs.

« Quoi qu’il arrive, Kath, n’entre pas ! »

Et, glissant son badge sur le boitier de contrôle, il fit coulisser une ouverture à taille humaine. Il s’engouffra dans l’antre silencieuse, et la cage se referma dans un claquement net.

« Cham » souffla-t-elle.

Elle manqua la pause de trois, et la suivante. Son corps crispé se répandit dans un flot mauve et épais qui dégoulinait des parois alentours.

Ses yeux s’embuèrent lentement, noyés d’étoiles déchirées, elle eut juste le temps de voir Cham s’effondrer, poupée molle de chiffon.

Dans un dernier reflexe de survie, elle enfonça sa paume sur l’énorme bouton rouge d’alerte.

Tonitruante et brutale, la voix stridente des sirènes la ramenèrent à elle.

Cham gisait sur le sol, vaguement conscient, une marque violacée se déplaçait sur son flanc et semblait le dévorer dans des crissements de douleur.

Horrifiée, Kath observait le textile en coton blanc se consumer et laisser à vif la chair infectée de son compagnon.

Rapidement l’équipe fut sur place, on immobilisa la bête avec un fusil à injection. Le brancard rapidement chargé passa juste devant elle.

« Surtout n’entre pas Kath ! N’entre sous aucun prétexte  » gémit-il avant de sombrer dans l’inconscience.

Le couloir retomba dans le silence. Si brutalement.

Elle respira profondément. Et par automatisme, marqua une pause de trois secondes.

« Quel était son prétexte à lui ? »

Etait-ce elle qui avait pensé ainsi à l’instant ?

« Il souhaitait me tuer, semble-t-il ».

Kath se pétrifia.

Les barreaux étaient devant ses yeux, elle observait le couloir vide, bleuté, vide d’elle. Elle était à l’intérieur, elle était avec… elle était dans.

Il y avait un ballotement doux, un bercement, à l’intérieur. C’était un peu chaud, plutôt agréable. Depuis combien de temps, Kath n’avait-elle rien senti de réconfortant, sur elle, en elle ?

Les yeux mi clos. Ou bien étaient-ce ceux de la créature. Elle se prit à rêver, et à laisser courir le long de son être le doux frottement de sa fourrure immaculée.

Fluide et évanescente, elle coulait de veine en veine, de rivière en rivière, jusqu’à l’océan.

Pour toujours loin et, plus encore. Pour toujours libre.

Et juste à l’horizon, la silhouette floue de Cham au dessus d’elle. Sans blessure, le front plissé, les yeux terrifiés.

« Kath ! Kath ! Pourquoi es tu venue ici toute seule ! Kath reviens ! Kath ! »

Il était amusant de le voir gesticuler. On aurait dit un singe excité à quelques pitreries.

Kath souriait. Elle était bien. Tout était si tendre et si délicieux.

« Kath noooooooooooon ! »

La créature à tête de lapin étirait un rictus satisfait. Les paupières mi closes depuis sa prison, elle savourait Kath qui caressait sa vaste immensité cosmique.