En passant

Kosmos

Kath observe les panneaux habillant le couloir sombre, teinté du vert cireux des néons teintés. Elle a emboité le pas de Cham, il y a bien de ça quinze minutes. Ils ont avancés silencieusement, à travers le dédale de l’institut de recherche en matière stellaire et phénomène relié à une non connaissance immédiate. L’IRMS pour les intimes, mais Kath avait toujours détesté les acronymes.

Ils arrivaient à la salle du veilleur de nuit, ce dernier feuilletait sa tablette tactile, à la page de l’actualité. On y parlait de l’anomie transturquistane de l’est, et dans un encart, la promesse des derniers résultats du Football en apesanteur, sur la côte ouest de la coupe de l’amer-europe acide.

Il passa le badge de Cham, puis celui de Kath dans la machine, après les avoir salué.

Un bruit de cliquetis, la lourde porte en acier galvanisé, peinte en blanc gris pour faire moins prison et plus hôpital, disparaît dans le mur pour laisser place à une ouverture, béante sur une pénombre à peine troublée de néons bleutés.

« Il est plus calme ce soir », informe le gaillard.

« Les anesthésiants ont du faire effet, cette fois », avait conclu Cham, le front légèrement plissé.

Elle connaissait cette expression. Il avait la même lorsqu’ils parlaient d’avenir tous les deux. Ce mélange de réflexion et de doute.

Un vieil almanach était suspendu derrière le bureau de l’employé. On y voyait un paysage de fin d’après midi, sur un lac paisible, surement en été, et quelques feuilles numérotés des jours du mois de juillet.

Ils étaient en novembre. D’une autre année.

L’homme perçut l’intérêt de Kath pour l’objet, et lui sourit comme pour s’excuser :

« C’est un peu comme chez mes parents, quand j’étais petit, vous voyez, docteur ? »

Elle voyait. Elle lui fit un geste très doux de la tête. C’était pas totalement explicite, mais ça faisait toujours un peu chaud au cœur. Même dans cette blouse blanche et étroite, avec ses larges lunettes sombres, et son chignon serré sur ses cheveux blonds, Kath n’arrivait pas à sembler sévère. A peine crédible, malgré ses diplômes, elle était l’ombre lumineuse de Cham. Qui arborait pour deux, mine renfrognée, et distance humaine.

La grille se coulissait derrière eux. Elle était toujours derrière les larges épaules de Cham, ses cheveux bruns attaché en catogan, son bloc de prise de note serré contre son flanc, un mètre devant. Toujours un mètre devant.

Elle eut un frisson. Quelque chose de désagréable. Un peu nauséeux. Un peu jaune malade à l’intérieur. C’était opaque et tiède, ce tiède désagréable, moite, qui donne l’impression d’avoir de la fièvre.

« Concentre toi, Kath, souviens toi nos exercices de résistance mentale. »

Elle avait envie de faire un pas en avant, de lui agripper le poignet. De juste se comporter normalement pour une fois.

Mais, elle emplit ses poumons. Fit une pause jusqu’à trois. Relâcha. Encore une pause de trois. Emplit. Pause de trois…

L’espace se dilata un peu autour d’elle, et marcher semblait plus confortable. Elle avait retrouvé son axe.

Ils tournèrent à la perpendiculaire droite, et elle sut qu’ils étaient proches.

Elle aperçut la double grille de sécurité, et le boitier de contrôle d’impulsion d’électrique qui ronronnait depuis l’orifice de son ventilateur de refroidissement, presque imperceptiblement dans ce silence de mausolée.

Cham s’immobilisa devant la cellule. Quelque chose eut un mouvement. Quelque chose se déplaçait de gauche à droite, de droite à gauche, mais de façon immobile. Quelque chose était là, et tout semblait remplit de ça.

Kath leva la tête et plongea son regard dans les pénombres qui nappaient la pièce close. Une immense tache blanche et frémissante se dessinait dans l’espace.

Elle s’approcha, presque malgré d’elle. Cham lança son bras en travers pour faire barrière.

« Pas trop proche, Kath »

Elle put presque mieux voir, le pelage blanc immaculé, la haute stature quadrupède, de la taille d’un équidé. Et cette tête gigantesque et fascinante de lagomorphes, orné de deux yeux immenses, virant du carmin au pourpre, océan mouvant et hypnotisant.

« Kath »

La voix de Cham la rappelait à l’ordre.

Emplir les poumons. Pause de trois. Relâcher. Pause de trois…

Il sortit de sa blouse, une seringue, et commença à la remplir de liquide.

Kath aperçu l’étiquette. Elle resta interloquée.

« Cham ? quel est ton projet précisément ? »

Il ne lui répondit pas. Il faisait souvent cela. Ignorer ses questions, ses angoisses, ses espoirs.

« Quoi qu’il arrive, Kath, n’entre pas ! »

Et, glissant son badge sur le boitier de contrôle, il fit coulisser une ouverture à taille humaine. Il s’engouffra dans l’antre silencieuse, et la cage se referma dans un claquement net.

« Cham » souffla-t-elle.

Elle manqua la pause de trois, et la suivante. Son corps crispé se répandit dans un flot mauve et épais qui dégoulinait des parois alentours.

Ses yeux s’embuèrent lentement, noyés d’étoiles déchirées, elle eut juste le temps de voir Cham s’effondrer, poupée molle de chiffon.

Dans un dernier reflexe de survie, elle enfonça sa paume sur l’énorme bouton rouge d’alerte.

Tonitruante et brutale, la voix stridente des sirènes la ramenèrent à elle.

Cham gisait sur le sol, vaguement conscient, une marque violacée se déplaçait sur son flanc et semblait le dévorer dans des crissements de douleur.

Horrifiée, Kath observait le textile en coton blanc se consumer et laisser à vif la chair infectée de son compagnon.

Rapidement l’équipe fut sur place, on immobilisa la bête avec un fusil à injection. Le brancard rapidement chargé passa juste devant elle.

« Surtout n’entre pas Kath ! N’entre sous aucun prétexte  » gémit-il avant de sombrer dans l’inconscience.

Le couloir retomba dans le silence. Si brutalement.

Elle respira profondément. Et par automatisme, marqua une pause de trois secondes.

« Quel était son prétexte à lui ? »

Etait-ce elle qui avait pensé ainsi à l’instant ?

« Il souhaitait me tuer, semble-t-il ».

Kath se pétrifia.

Les barreaux étaient devant ses yeux, elle observait le couloir vide, bleuté, vide d’elle. Elle était à l’intérieur, elle était avec… elle était dans.

Il y avait un ballotement doux, un bercement, à l’intérieur. C’était un peu chaud, plutôt agréable. Depuis combien de temps, Kath n’avait-elle rien senti de réconfortant, sur elle, en elle ?

Les yeux mi clos. Ou bien étaient-ce ceux de la créature. Elle se prit à rêver, et à laisser courir le long de son être le doux frottement de sa fourrure immaculée.

Fluide et évanescente, elle coulait de veine en veine, de rivière en rivière, jusqu’à l’océan.

Pour toujours loin et, plus encore. Pour toujours libre.

Et juste à l’horizon, la silhouette floue de Cham au dessus d’elle. Sans blessure, le front plissé, les yeux terrifiés.

« Kath ! Kath ! Pourquoi es tu venue ici toute seule ! Kath reviens ! Kath ! »

Il était amusant de le voir gesticuler. On aurait dit un singe excité à quelques pitreries.

Kath souriait. Elle était bien. Tout était si tendre et si délicieux.

« Kath noooooooooooon ! »

La créature à tête de lapin étirait un rictus satisfait. Les paupières mi closes depuis sa prison, elle savourait Kath qui caressait sa vaste immensité cosmique.