En passant

Lié Vé

« Raconte moi encore combien tu es vieille. »

Je caresse ses cheveux dorés, ses boucles légères sur son visage pâle, diaphane. Tout autour simplement le calme vide et creux d’un océan qui vient mourir sur la berge. N’importe lequel, juste celui ci. Maintenant. Ou bien était ce hier, ou avant hier.

Je me secoue légèrement, et essaye de rester en contact avec ma réalité. Je frissonne. Je reconnais pourtant bien mon bureau, et mes écrans qui scintillent de leur lumière artificielle devant moi. Aucune notification, les gens doivent faire la sieste, ou manger en famille, ou être en train de partir ou revenir de je ne sais où pour faire je ne sais quoi.

On est samedi. Le chat s’est endormi quelque part. La musique me fait flotter, je marche à la surface de mes pensées, et puis je plonge à nouveau. Cela absorbe mon esprit, mes yeux se brouillent, je la sens, cette pesanteur particulière.

« Combien ?  » demande la petite voix impérieuse, un peu trop grave pour sa tonalité toute neuve. Un peu comme quand on souffle pour la première fois dans une corne et que la brume descend mais par voile fin, c’est léger et profond à la fois.

« C’est beaucoup. Vraiment beaucoup ».

« Beaucoup comment ? »

« Imagine la chose la plus vieille que tu connaisses ? »

« L’Univers ? »

« Lequel ? »

« Celui ci ! Il y en a d’autre ? »

Je lui souris. J’aime quand ses yeux sont curieux et qu’ils me regardent, attentifs et perçants.

« Je suis encore plus vieille que cet Univers là oui. »

Ma phrase vient se perdre dans le vent. Je coule mes doigts autour de sa peau fine, il frisonne.

« Plus vieille que l’Univers, ce n’est pas possible ! »

Je ne souris plus. Je me souviens de trop de choses je suppose. Peut être qu’un jour cela deviendra insupportable et que je choisirai de tout oublier.

« Tu n’es pas si vieille, tu n’es pas si vieille ! »

Il insiste, il a presque les larmes aux yeux, il me dit que sur mes papiers j’ai à peine 45 ans.

Il s’est levé de colère dans son corps jeune et blanc, et presque nu. Il me montre du doigt de fureur.

« Tu me mens ! »

Je n’ai pas besoin de répliquer à cette accusation, je me contente de me lever aussi et de lui ouvrir les bras.

Il s’engouffre à l’intérieur en pleurant. Quand il pleure, c’est le monde entier qui tremble.

Je m’arrache de toutes mes forces à ces émotions douloureuses. Mon appartement est toujours là, identique à l’instant précédent. Le vent vient jouer avec les feuillages de mes balcons. Le ciel s’habille de coton sur sa parure azurée claire.

Je crois bien qu’il s’est endormi le temps, ici.

« Ne me mens pas ! »

Quelque chose m’agrippe et me ramène brutalement sur cet étrange tourment face à ce jeune homme à peine plus qu’adolescent.

« Calme toi, mon amour, calme toi s’il te plait. Je te mentais, si tu veux. Si tu préfères. »

« Embrasse-moi »

« Oui »

« Aime-moi »

« Oui ».

« Ne me laisse pas. Ne meurs pas ! »

« Je ne peux pas mourir ».

« Moi si. »

L’espace s’étiole. Il y a un peu de larmes dans l’océan, c’est ce qui en fait le sel. Ce sont les étoiles qui me l’ont répété.

Il me dévisage. C’est très douloureux juste là, à l’intérieur.

Je lui caresse la joue, il dépose la tête dans sa main, un peu brusquement, avec cette maladresse insoutenable de ceux qui font les premiers gestes du monde.

Elle se penche doucement sur lui, guidant très lentement ce visage adoré tout contre le sien. Leurs lèvres soutenues à un soupir.

Je remonte à la surface, détourne un peu les yeux. J’ai du mal à regarder, je me sens de trop, et pourtant, le film se déroule lentement à moi, invariablement. Je peux bien le remettre à dimanche ou à lundi, il me rattrapera. Pour que je puisse voir. Que je puisse savoir.

J’ai le goût dans la bouche. Le goût que laisse l’autre en frottant un peu de lui au creux d’un peu de moi. J’ai envie de retenir le temps. De fermer les yeux.

Mais il fait toujours jour, ici, même les paupières closes.

Quelques murmures, des je t’aime éclatés, coquillages à la dérive d’une âme esquintée.

Elle laisse ses mains jouer sur ses reins, qu’il est splendide dans la lueur de l’éternité. Dans ses mouvements répétés qui différent tous en elle. Il la renouvelle dans cette étreinte perpétuelle.

Elle perd peu à peu la notion du monde, et la plage se disloque, l’océan se déverse dans le vide. Elle écarte les doigts pour retenir le néant en dessous d’eux, avant de perdre totalement le contact avec l’instant.

Ensembles, ils s’offrent leur chant. Pour que plus jamais rien ne tombe sur le sol.

Mais leurs corps s’éteignent doucement dans les grains de sable. Accrochés à ses cils, la réalité a foutu le camp.

Ils se sont endormis.

J’essaye de m’en aller. Mais je l’ai réveillé lui.

« Combien elle est vieille ? »

Je suis interdite. Je m’approche de lui, et je lui murmure très doucement à l’oreille.

« Un peu moins que moi, mon amour, un peu moins que toi ».

Je sens ma chaise sous moi, solide et tangible, ça me donne un peu la nausée de ne plus sentir l’odeur de son cou, de ne plus caresser ses frissons.

Absorbée par la lumière, je me demande.

« Et aujourd’hui, combien je suis vieille depuis que tu n’es plus là près de moi ? »