En passant

Le Fou mange la Reine.

Notre cercle d’amis, comme n’importe quel regroupement d’individu, avait sa petite hiérarchie, ses habitués et ses dilettantes, ses dominants et ses dominés, ses individus à fonction et ses inutilités. Une minuscule société dans laquelle je me sentais souvent à l’étroit. Pourtant, je n’avais pas une trop mauvaise place, je m’étais fait, la première, le chef de la meute. Pas un souvenir inoubliable, contrairement à ce que pouvait considérer l’intéressé. Cela suffisait à asseoir ma position en tant qu’ancienne, d’être enviée et respectée par les plus jeunes qui le dévoraient des yeux en glapissant des rires excités.

Je détournais les yeux de cette situation un peu trop répétitive, et regardait l’environnement tendance d’un de ces bars qui avait notre préférence. Enfin la sienne. Frédéric choisissait toujours nos descentes, nos sorties, nos sujets de prédilections, quand nous devions rires, et quand nous devions être sérieux.

Je l’agaçais depuis quelques temps, car je semblais absente, m’avait il reproché, avec cette façon bien à lui de regarder droit dans les yeux, un peu trop proche mais pas assez pour devenir désagréable. Son parfum musqué m’enserrait alors le cœur, je me rappelais du goût salé de sa peau, et l’envie qui s’était éteinte au creux de moi quand il avait oublié qu’on était deux à jouer cette danse là.

« Emilie, tu m’écoutes ? ».

« Peut-être » que je lui fais.

Du coin de l’œil, je l’ai vu avancer, et de la malice m’est montée au sourire. Gérald était arrivé en catimini, dans l’angle mort de Fred, il ajustait ses mimiques pour lancer son numéro. Sa main s’est posé sur l’épaule carrée et ajustée à la veste tailleur qui me cachait une partie du décor.

« Fred, Fred… je te trouve un peu, tu sais, tu vois quoi… et ce serait bien si tu pouvais, d’accord ? »

Il avait rendu sa voix un peu épaisse et chaude, en imitant à la perfection les tonalités virilisantes de mon interlocuteur.

Je me mis à pouffer, ce qui aggrava le rictus crispé de Fred.

« Tu fais chier, Gérald » gronda-t-il avant de se détourner de moi, pour aller offrir un sourire carnassier à sa cour.

« Tu fais chier, Gérald  » vint me ronronner le susnommé à mon oreille, du sourire éparpillé jusque dans les pupilles.

« Alors poupée, on danse ?  » proposa-t-il ensuite. J’acceptais avec plaisir. Gérald était petit, un peu difforme, sans lui retirer un charme certain, son visage semblait pourtant plus qu’insignifiant, ses cheveux bruns étaient coupés trop courts sur une calvitie qui ne saurait tarder à s’installer, ses yeux étaient étroits et sans éclat, sa bouche et son nez trop fins, à peine dessinés. Sous la lumière tamisée, on aurait dit une petite fille grimaçante. Mais quand il souriait, il y avait quelque chose de fascinant, de fabuleux, d’excitant.

« Emy, tu es splendide ce soir. » Il me susurrait dans l’oreille, de cette voix claire et amusée qui me filait des frissons. Il était clairement trop proche, et je ne voyais aucune raison pour trouver cela désagréable. Il dansait comme un diable, et c’était parfaitement enivrant.

Y a bien un moment où je finirai dans son lit, et l’idée était loin de me déplaire. Surtout quand je voyais l’air dépité de Frédéric, et les moues de dégoût de ses poules de compétition.

« Qu’il est doux de s’échapper. » Gérald minaudait à mon oreille, lissant mes pensées du bout de sa langue. Et c’était comme de la chaleur le long de ma colonne vertébrale.

La soirée avançait, l’alcool se dispersait dans nos veines et nos rires. Nous n’écoutions plus les autres jacasser. La musique était plutôt agréable, et il me murmurait des histoires d’amour entre les jeunes femmes qui se pressaient contre les cuisses de Fred. L’ensemble avec force descriptions érotiques et humour.

Un moment donné, il se redresse, et me sert une grimace contrariée. Je lève les sourcils, étonnée.

« Je suis certain de faire ça mieux que lui !  » me déclare-t-il d’une voix un peu cassée.

« Montre-moi ça ! » je lui propose avec enthousiasme. Il me fixe un instant pour s’assurer que je ne me moque pas de lui, mais je lui tends la main pour qu’il m’emporte.

Son visage s’illumine, le rendant presque beau. Il attrape ma main et me soulève jusque dans ses bras. Nous passons à côté du trône, il se penche tout contre l’air contrarié de Fred.

« Ce soir, le Fou mange la Reine », lui assène-t-il.

Nous sortons sous son éclat de rire, un peu dément, qui me bouge déjà de l’intérieur.

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J’ai un peu du mal à réaliser qu’Emilie est assise, là, sur le siège passager, avec ses longues jambes et sa moue amusée.

J’ai vraiment rien à dire d’intelligent. Il ne me vient même rien d’idiot. Elle sent atrocement bon, son visage est à peine maquillé. Elle jette un œil dans ma direction, on dirait qu’elle est presque étonnée d’être là.

Je lui souris, surement un peu niaisement. Puis, je démarre la voiture. Mes doigts cherchent à tâtons le lecteur audio. Une idée stupide me traverse le sourire.

La musique se lance et les urge overkill démarrent leur titre tandis que la voiture s’emplit d’un grave « Girl, you’ll be a woman soon » provoquant l’effet escompté.

Elle est hilare, et me jette des regards de connivences que je lui rend non sans un certain soulagement.

On a un peu de route pour sortir de ce quartier. Je finis par lui demander pourquoi elle avait fini dans les bras de ce prétentieux. Enfin je l’ai appelé Fred, au cas où.

Elle m’explique qu’elle était jeune, naïve, en quête de sens, d’identité de femme adulte. Et que la réponse avait été loin d’être probante. Même s’il n’était pas son premier, c’était pas si loin. Et pis, qu’elle était ivre, tout bêtement.

Je ralentis, et je passe la seconde. Elle me regarde avec surprise.

Je me gare quelques mètres plus loin, pas très loin du parc paysagé. Celui avec un lac artificiel. Il est éclairé, et la nuit est plutôt belle.

« Tu habites par là ? »

« Pas du tout » que je lui réponds, en descendant de la voiture. Je lui ouvre sa portière et lui tend la main.

« On va dessoûler un peu ». Je lui propose ça tranquillement. Elle est un peu déstabilisée, mais elle accepte l’invitation. L’air est doux, j’aime vraiment l’été. Elle est magnifique dans cet endroit paisible.

Puis, elle n’a encore aucune idée de ce qui se trame, là, à quelques vibrations de ce lieu endormi. Je ne veux juste rien gâcher.

« Allons marcher » que je déclare, en la guidant vers la piste claire au milieu des toisons assombries de l’herbe coupée du parc.

Elle ne m’a pas lâché la main. Et je n’ai jamais été aussi heureux.

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On est assis devant le miroir opaque du lac. La brise est chaude et draine des odeurs d’herbes sèches. En silence, nous scrutons la lune qui se ballade avec nonchalance dans un ciel couleur encre de chine. C’est un peu cliché, mais finalement assez inédit à mes yeux.

J’ai du frissonner malgré moi, il s’est redressé et m’a enroulé dans sa veste en jean. Elle sent bon les épices et la vanille. Je me mets à lui parler des constellations, de celles que j’adorai regarder gamine.

Je lui raconte des bribes de mythologie qui me reviennent par saccade. Il semble toutes les connaitre, et s’amuse à m’inventer d’autres fins à ces tragiques légendes. Je rentre dans le jeu et fait chevaucher Andromède pour sauver Persée d’une mère castratrice à tête de serpent.

Nos rires se glissent sous l’édredon des étoiles. Sa main est douce dans la mienne. Sa voix est toujours un peu souriante, surtout sur les intonations finales, ça fait quelque chose d’un peu délicieux dans l’oreille. Rien ne semble le presser, aucune urgence, et tout ce calme est si nouveau pour moi.

Je pose ma tête sur son épaule et je le laisse me bercer de ses mots. Ses doigts caressent imperceptiblement ma peau. De la chaleur coule dans mes veines, un peu d’or invisible.

Il finit par se lever. Il me tend à nouveau la main pour m’aider à le rejoindre. Je trébuche dans la manœuvre.

« Toujours un peu alcoolisé ?  » s’informe-t-il.

« Non… non plus du tout ».

Nos visages sont très proches, dans cet éclairage particulier, il m’apparait très différent. Je le sens plus vaste, et plus étrange. Quelque chose de fascinant se dégage de ses yeux. La lumière argentée les fait briller de façon stupéfiante.

Je me penche encore, hypnotisée.

Ses lèvres frôlent les miennes. Un soupir. Du bout des doigts, il caresse ma joue. Je crois apercevoir une délicate larme perler de ses cils. Mes mains remontent son corps mince, et glissent sous son tee-shirt.

Il frissonne tout contre moi. Sa veste me tombe des épaules. Ma bouche entrouverte l’accueille, si lentement, si doucement, si tendrement.

Déchirement délicat d’une plume dans le vent. Quelques instants qui retiennent leur souffle. Mon cœur qui manque un battement.

« Oh… Emy  » murmure-t-il, caressant ce baiser du bout de sa voix.

Blottis l’un contre l’autre. Seuls au cœur de la nuit. Saveur d’éternité et chantilly.