En passant

Le deuil du vide

Je suis assise là, au creux de mon appartement immaculé. Un loukoum, précieuse poudrée au teint de rose, s’est un peu penché sur le côté d’une assiette en porcelaine.

Le ciel est immobile, même les nuages hésitent à se mouvoir et s’agrippent au soleil, discrètement.

Il n’y a pas vraiment de bruit à cette heure dans la ville, je crois que tu te serais exclamée : « Comme c’est calme ! »

Et rien que ta voix aurait fait échouer ton exclamation. Sorte de point de départ à une logorrhée dont tu avais le secret, de ta voix éraillée, et perchée.

J’aurais sûrement souri en te regardant sortir ta liste, écrite au dos d’un prospectus vantant je-ne-sais-trop-quoi. Et tu l’aurais noté, tu notais toujours quand je me moquais gentiment de toi.

Pendant un long moment, avec ton air offusqué, tu m’aurais mise au défi d’être aussi lucide à ton âge.

A ton âge…

Ton âge qui n’a jamais terni tes yeux, jusqu’au bout.

Ton âge que tu craignais toujours trop court, même si, c’est sûr, tu surveillerais d’en haut ! Alors attention hein !
Attention, oui…

J’ai fait attention à toi. Bien sûr, ta dernière chambre n’était pas celle d’un château, et malgré quelques tours de passe-passe de mes mains, la magie était insuffisante pour plaire à tes goûts sophistiqués.

Ma petite bourgeoise.

Ta main qui tremblait en serrant la mienne, si fort que j’en avais mal. Elle me parlait encore tu sais, quand toi tu n’y arrivais plus.

Elle me disait : J’aime la vie.

Elle me disait : Y a que des vieux ici !

Elle me disait : Reste près de moi, c’est trop calme dans ma carrée !

Tu sais, quand je dis aux gens que je t’ai perdu. C’est pas bien facile pour eux de réaliser ce que ça veut dire. Même ceux qui m’ont bien connu. Parce qu’on va être sincère, t’avais pas que des qualités, et tu étais vraiment la reine des casse-couilles.

Mais, c’était toi.

Ta volonté, ton optimisme, ta sensation que tout était urgent. Absolument tout !

« Rappelle moi ! C’est Urgent ! »

C’est urgent…

Plus rien n’est urgent depuis que tu es partie, tu sais ça ?

Plus personne pour me dire que prendre mes vitamines, c’est urgent. Que penser à ramener un papier pour un obscur dossier à réaliser dans un mois, c’est urgent. Plus personne pour me dire que c’est urgent d’être dans ton urgence.

Ah, je continue à aller le voir, ton mari. Tu sais, celui que tu as adoré détester. Il n’en sort pas indemne de tes conneries.

Mais qui peut sortir indemne de t’avoir connu ?

Quand tu montais ton chapiteau et que tu faisais tout ton cirque ! En grande matriarche de notre famille décimée. Qui pouvait te résister ?
A part Dieu. Celui que tu priais pour des broutilles, enfin son fils.

La nuit, quand tu pouvais plus dormir.

T’as passé toute ta vie à te soucier de ce qui ne te regardait pas. Et maintenant, qui nous regarde vivre ?

Et maintenant, qui va érailler le silence d’une voix perchée et insupportable ?

Je fais des listes, de temps en temps.

Par nostalgie.

Y a un truc à faire qui revient un peu tous les mois.

Tu m’avais dit : « Si tu as un bébé, tu ne t’occuperas plus de moi ».

Maintenant, que j’ai plus toi à m’occuper…

Si tu me laissais l’avoir cet enfant ?

Hein, ma vieille chieuse ?

Ma salope.

Je t’aime, entre deux respirations. Le temps de faire le deuil du vide.