En passant

Sonny

Sonny est assis. Il regarde un peu le vide, un peu le rien, par dessus l’agitation habituelle de l’espace cafétéria du complexe. Sonny, c’est pas vraiment qu’il s’ennuie, c’est juste que tout ça, ça l’intéresse pas.

Il sirote un peu le fond de son verre, sans trop de grimace, même si c’est dégueulasse. Il n’a pas vraiment les moyens de faire la fine bouche, de toute façon. Alors, ça suffit à Sonny.

Elle se penche vers lui pour prendre une éventuelle autre commande qu’il décline. C’est pas qu’il n’a pas faim c’est qu’il n’a pas assez pour se payer un repas.

Il va pas tarder à sortir de toute façon, Sonny. Il a des choses à faire. Enfin qu’il devrait faire.

Dehors, c’est un peu sale et métallique, mais qui s’en occupe encore, sûrement pas lui. Il s’en tape bien de l’environnement, il a déjà du mal à s’intéresser à sa propre vie. Il retourne sur les quais de transport. Y a bien un vaisseau qui aura besoin de bras pour charger. Soulever des trucs lourds, c’est pas qu’il aime Sonny, mais il sait faire et on lui pose pas de question pour ça.

Il n’aime pas les questions, Sonny.

Une corvette est en plein préparatif, de lourdes caisses d’acier l’environnent, et l’équipage sue sang et eaux. Il se propose au chef logistique et récupère des gants et une sur-combinaison de protection. Cela devrait l’occuper jusqu’à midi, Sonny.

Ce que personne ne sait, et que lui même à presque oublié, c’est ce qu’est Sonny, et pourquoi il en est là, aujourd’hui, dans la misère à faire de la manutention au pied levé, sans papier, et sans domicile.

En début d’après midi, le ciel est toujours obscur dans l’espace, il regarde la carlingue se fermer et s’éloigne pendant que les moteurs s’activent.

Il a la carcasse un peu rude, et il a du forcer un peu, mais au moins, il a assez pour un repas.

Alors, Sonny est assis.

Il regarde un peu le vide.

Un peu le rien…

Par dessus l’espace.

Elle se penche vers lui.

Et là, Sonny a le cœur qui se crispe, les yeux qui tremblent, les mains qui pleurent.

Elle s’assoit. La serveuse renonce à intervenir pendant qu’elle lui parle à Sonny, d’une voix chuchotée, un peu cassée.

Combien d’années, putain, combien de siècles ?

« Je suis venue te chercher, Sonny »

Alors, Sonny la suit.

 

 

Musique: Dignity and Freedom, Freedonia