Permis de démolir

Je passe devant cette petite bâtisse et m’étonne de l’écriteau officiel qui indique sa prochaine démolition. Le regard attentif, je l’imagine de l’intérieur. Ses formes sont plus hautes que larges, comme si elle avait poussé trop vite. Elle trône dans un petit jardin tout aussi rectangulaire qu’elle. De la vigne chatouille avec élégance son mur de pierres meulières.

A quoi ressemble sa chambre du haut, fermée par ses volets métalliques à l’ancienne, peints d’une de ces teintes brunes et tendres ?

Un soupir, et je me laisse aller à rêver, je ne suis pas assez téméraire pour sauter le petit muret en pierre, serti de son portillon sobre.

A peine ai-je l’audace de jeter un œil par dessus la haie verte, qui se souvient encore des tailles proprettes auxquelles elle a été soumise si longtemps, et qui s’offre depuis peu quelques libertés.

J’aperçois l’entrée qui ouvre le flanc de la bâtisse, sur un mur de plâtre tendre à gros grumeaux épais.

Vers la rue, s’avance en éclaireur la fenêtre de ce qui doit être le salon, toujours pudiquement couverte de ses paupières de métal ombré. Elle semble si vieille et lasse, que j’aimerais caresser doucement ses fondations douloureuses qui ont vu passer tant de saisons.

J’imagine une petite cuisine, jetant son regard sur l’humble jardinet. Sûrement peut-on entendre les après midi de soleil, le fantôme des voix des petits qui y jouaient encore jadis.

M’aurais-tu aimée dans ce discret logis?

Contre la vasque blanche d’une salle d’eau étroite, glissée entre deux chambres modestes, m’aurais tu embrassée tendrement ?

Imaginant les intimes parties de cette vieille demeure, je t’invente à l’aide de quelques taches d’encre, dans la marge brouillonne de mon imagination. Ton pas sonore dans le hall d’entrée baigné de pénombre, ta veste qui se dépose sur le crochet de laiton. Il y a des odeurs de soupes de légumes qui s’évanouissent par la porte que tu as laissée entrouverte.

Je te vole un baiser avant que les enfants ne t’emportent.

Ton rire est chaud, et la rue, à travers les carreaux, est paisible. Je reste dans l’encadrement, pensive.

Tu me regardes amusé.

Il y aura surement un troisième avant l’an prochain.

J’efface d’un léger haussement d’épaule tapis tufté, rideaux à fleurs et assiettes à soupe de porcelaine blanche.

Encore quelques secondes je garde sur mes lèvres le goût des tiennes.

Je baisse les yeux et croise quelques vestiges de papiers dispersés, collés par l’humidité d’automne sur le trottoir, et en cueille un. D’une écriture élégante est noté : « Une cuillère à café de fécule dans les œufs d’une crème anglaise l’empêche de tourner ». Je me lance un sourire à travers les générations, et range délicatement la petite notice dans mon sac.

Mes pas m’éloignent de la maison silencieuse.