Episode II

Mots choisis par Régis : Obtus, Etoiles, Vaisseau, Guerre

La nuit est opaque, et moite. Mes narines sont pleines d’étoiles mortes nées. Je pousse ma carcasse à travers l’entrée dont les vitres s’effacent dans un chuintement invisible. Dehors, la ville était agitée par les convulsions habituelles, à base de néons et d’écrans digitaux, et du ballet abrutissant des véhicules qui déferlent dans les artères grisâtres du quartier 49.

Ici l’éclairage est propre et blanc, il se pose sur le sol cuivré. Des décorations abstraites s’arqueboutent sur les murs, cherchant à fuir l’apesanteur. Pas totalement section grand luxe, mais loin d’être dans le bas de gamme, l’ensemble donne une sensation de propreté insipide.

Quelques fauteuils aux courbes callipyges tiennent réunion au milieu du hall, et sur l’un d’eux, incongru et plutôt rare, roupille un chat.

Un chat. Surement un synthétique. Mais tout de même cela reste rare. Mes yeux s’emmêlent un instant dans son pelage plutôt bien rendu. Simuler le sommeil. Tentant.

En secouant mon cuir jusqu’à l’accueil, je tripote un bout de métal perdu au fond de ma poche. Un peu absent, fortement blasé, pas totalement sobre. Je me penche sur le comptoir pour activer l’hôtesse d’accueil.

Un sourire mécanique et parfait m’indique l’étage où je trouverai « mon rendez-vous ».

Je regarde une dernière fois sa tenue aux bandes bleus pâles courbées par une anatomie factice tandis que l’ascenseur m’engouffre dans sa bouche métallique.

Au cinquantième étage après le vide, je glisse ma funeste silhouette entre les interstices des portes de chambres. Sans vouloir être obtus, on ne peut pas vraiment dire que je ressemble à un bon présage.

La dernière est entrouverte, comme prévu.

Je rentre sans frapper, mes semelles s’enfoncent légèrement dans la moquette épaisse. Au détour d’une entrée aux miroirs ajustés, je découvre le salon de la suite.

De la musique et des femmes nues s’agitent devant mes pupilles dilatées. Il  siège au centre, satisfait et repu d’une guerre qui le nourrit grassement.

Il ressemble à tous les précédents et à tous les suivants. Un pion ventripotent sur un échiquier sans fin.

Je me repasse en filigrane les raisons pour lesquelles sa route s’arrête ici. J’essaye de me convaincre que cela en vaut bien la peine. Puis le souvenir de Melinda vient un peu tout balayer.

Il penche la tête légèrement surpris, je n’ai pas vraiment la gueule de celui qu’il attendait pour ses petites affaires. Heureusement pour moi, cela ne m’a pas empêcher de m’incruster en lieu et place de son intermédiaire. Comme quoi, quand elle veut, l’Organisation sait faire correctement son travail.

Je le toise tranquillement.

Alors, ses yeux s’ouvrent plus grand, sa bouche cherche de l’air, il commence à vomir, tandis que tous les vaisseaux de son corps se gonflent et se remplissent jusqu’à œdème. Les putes se dispersent à la volée, c’est presque beau à regarder. J’en aperçois une, brune et fine, qui me lance un regard terrifié et fasciné avant de quitter la pièce.

Ma cible s’étrangle dans ses relents, tandis que je l’observe silencieux, concentré, impassible. Ma main tripote encore cet insignifiant bout de métal au fond de ma poche. Si je suis tout à fait sincère, je dois admettre que je me fais un peu chier.

Quand je suis certain d’avoir fini mon travail, je tourne les talons.

En quittant l’hôtel, je constate que cela n’a même pas réveillé le chat.

Je sors le machin de ma poche. Il est creux et inutile. Il me ressemble donc je le jette.

Musique : Blue Hotel, Chris Isaak