Esteban

I.

Son bureau était toujours trop rangé, sa nature soigneuse y veillait, qu’importe la charge de travail qu’il devait abattre. Jean aimait le taquiner à ce propos, tout en bousculant quelques papiers, une poignée de trombones et un tube de colle. Juste pour le plaisir de le voir les remettre en place, avec un sourire paisible, imperturbable de douceur.

Cette fois là aussi, tout était trop propre, trop serein, trop lui, et la lumière matinale léchait ses mains occupées à écrire le synopsis de son nouveau film.

— Tu n’as vraiment aucun goût pour le flou artistique, lui susurre un Jean spécialement tombé du lit en ce — jusqu’ici — silencieux dimanche matin.

— Ne viens pas me déconcentrer, s’il te plait, supplia-t-il.

La délicieuse caresse qui se coula sur sa gorge lui fit plisser les yeux et entrouvrir les lèvres. Clairement, c’était foutu pour ce matin. Il bascula la tête en arrière pour cueillir la bouche d’un Jean particulièrement satisfait de sa prouesse.

À travers la fenêtre entrebâillée, une brise fraîche rapportait dans ses filets un peu du romarin du jardin. Leur baiser était long, chaud, ambré de désir. Mais, il s’en arracha à regret, envisageant encore de pouvoir travailler.

— Tu ne vas pas pouvoir écrire aujourd’hui, lui lança, malicieux, son amant.

— Et pourquoi donc ?

— Tu as de l’encre sur la peau.

Jean l’observa un moment s’inspecter les mains, particulièrement amusé.

— Tu racontes n’importe quoi pour me déconcentrer, s’indigna-t-il.

— Pas du tout, se défendit le jeune adonis, frôlant le corps de son ami enveloppé de sa robe de chambre brodée. Regarde, juste là.

Armé du stylo plume chapardé à son compagnon, il lui dessina le dos de la main de quelques lignes à l’encre bleue, léchant même le bord de ses doigts.

— Tu vois ?

Essayant de faire cesser les enfantillages de Jean, il se débattit tellement que celui-ci réussit à lui arracher sa tenue et à lui ébouriffer les cheveux, sans qu’il puisse reprendre ni son stylo ni le dessus. De guerre lasse, il s’assit sur le bureau, à moitié débraillé, le corps éclairé par un soleil de moins en moins timide.

— Tu as gagné, accorda-t-il.

Le visage illuminé d’une joie mutine qui lui fit face le gonfla de désir. Néanmoins, il prit une profonde inspiration et s’efforça de ne rien montrer.  Effort inutile, Jean le connaissait parfaitement. Il se frottait déjà contre lui, cajoleur et si incroyablement sensuel. Sa peau à l’odeur de savon et ses cheveux bouclés qui tombaient sur ses joues rondes. Le ressac de ce corps nu et sculpté qui le cherchait à travers ce qu’il restait de son vêtement de nuit. Le temps qui galopait de ses petits membres agiles sur le papier immaculé de son imagination détournée. Quelques soupirs. Des livres qui s’éparpillent sur le sol. Le bruit sourd d’un meuble qui se cogne contre le mur. Un oiseau qui s’élance d’une des branches du cerisier. La chaleur de son souffle contre sa nuque.

Et tout à l’heure, un peu d’alcool, pour effacer l’encre sur ses doigts.

II.

Il était déjà treize heure. Elle ferma la porte discrètement derrière elle pour ne pas attirer la concierge et son flot intarissable de commérage. La cour de l’immeuble était calme en ce timide dimanche de printemps. La plupart des voisins devait être occupée à leur repas de famille, ou à quelques ballades dans les parcs parisiens. Pourtant c’était bien pour le travail qu’elle avait rendez-vous en banlieue, elle s’engouffra dans le taxi qu’elle avait réservé et posa sa sacoche de retouches près d’elle.

Si ce n’était pour la réputation de Jacques et la notoriété de ses films, il serait hors de question pour elle de se rendre ainsi seule dans l’habitation d’un homme. Tant bien même si elle était maintenant divorcée depuis cinq ans. Dans un discret sourire, elle ajouta à sa plaidoirie silencieuse que de toute façon elle n’était pas vraiment du type de Jacques. D’ailleurs, elle y allait pour les essayages de Jean, ils tournaient demain à l’aube et tout devait être parfait.

Marion se sentait encore jeune. Ses vingt-cinq ans glissaient à peine leurs doigts délicats aux bords de ses yeux caramel tendre. Elle n’avait jamais été très plantureuse, sûrement la raison pour laquelle Pierre l’avait quittée pour cette blonde au rire de poule. Ses traits plutôt sobres lui conféraient une certaine élégance. Elle avait hérité du menton fin de son père et du front pâle de sa mère. Ses lourdes boucles châtains étaient disciplinées dans un chignon rigide, tout comme sa petite silhouette mince était engoncée dans son tailleur gris perle. Une femme sans histoire, qui ne voulait pas en avoir. Du moins, elle espérait être perçue ainsi. Et tentait de se convaincre que c’était effectivement son but.

Elle se préparait à ce que Jean la chahute sur le sujet. Il aimait la taquiner. Enfin, précisément, il aimait taquiner tout le monde. Et tout le monde lui pardonnait sa délicieuse joie de vivre. Elle avait un goût d’été, de jeu d’enfants, de confiture volée. Elle secoua doucement la tête, prise d’une vague de nostalgie. Il y avait longtemps que la simple saveur des jours heureux l’avait abandonnée pour laisser place à la froide solitude de son célibat.

— On n’est jamais mieux servi que par soi-même, se murmura-t-elle.

La guerre était finie depuis cinq ans, mais la capitale et ses alentours étaient encore balafrés par endroit. Discrètement. En grande dame, elle savait soigner ses jupes et ses atours pour préserver sa dignité. A peine si l’on percevait la misère qui se glissait dans ses bas, le long des quartiers moins favorisés.

 La fin du conflit avait été le début des soucis pour Marion. Son mari volage, devint inexplicablement odieux avec elle à peine leur mariage consommé, jusqu’à ce qu’il estime qu’il en avait simplement assez de  » faire semblant « . Ses derniers mots à son égard. Le reste n’avait été que procédure judiciaire rapide et cinglante. Depuis, elle vivait dans un petit appartement du 13ème, près du métro « Nationale ». Elle réussissait à le louer avec son maigre revenu de couturière en faisant attention à tout le reste. Travailler en tant que femme, une insulte supplémentaire qu’elle infligeait aux siens.

Vers la fin du trajet, elle reconnut la rue ombragée qui amenait à la demeure de Jacques. Marion intima le chauffeur de la déposer là. Elle regarda un moment la voiture noire lustrée s’éloigner puis entreprit les quelques pas qui la séparaient de sa destination.

Le portail en bois assez haut donnait sur un jardin impeccable. Des arbres paisibles étendaient leurs branches au-dessus de parterres colorés de fleurs de saisons. Deux chats s’étaient endormis l’un contre l’autre à la faveur de l’ombre délicieuse d’un bosquet. Elle actionna la poignée qui n’était pas verrouillée et parcourut le petit sentier qui menait à l’entrée de la demeure aux murs blanchis.

Quelques coups discrets et la porte s’ouvrit sur un Jean à peine vêtu d’un peignoir trop court pour se fermer de façon convenable sur sa stature musclée. Probablement chapardé à Jacques. Marion tenta d’avoir l’air offusquée, mais le fou rire du jeune acteur eut raison de ses notions de bienséance.

Jacques la salua avec son petit sourire heureux, attendri dans son pyjama en coton tissé. Comme si voir Jean gesticuler dans ses affaires brodées lui apportait tout le bonheur du monde. Marion pouvait comprendre. Elle accepta de prendre le café avec eux, et ne se posa pas plus de questions sur leurs tenues incongrues pour un milieu de journée.

Elle savourait de se trouver à la lisière de leur amour, conviée à la chaleur de leur connivence. Tout simplement bienvenue dans ce paradis intime.

III.

Le salon de Jacques s’était transformé en cabine d’essayage. De superbes étoffes se mélangeaient les unes aux autres, brodées, serties de perles factices, de pierreries clinquantes. Travailler sur de tels costumes était passionnant, mais aussi très exigeant.

— Cessez de vous agiter, Jean, je ne vais jamais réussir à poser correctement mes aiguilles, marmonna Marion.

— Oh ! Marion ! Ne soyez pas si aigrie, on dirait une vieille fille ! moqua Jean en remuant ses fesses pour attirer l’œil d’un Jacques plongé dans ses croquis.

— Je voudrais des épaulettes sur celui-ci, vous pensez que c’est faisable, interrogea le réalisateur en essayant d’ignorer les simagrées de son bel amant.

Marion hocha la tête et profita d’un Jean vexé pour avancer sur ses prises de mesure et ses marquages.

— On n’y arrivera pas sans vous Marion, vous êtes sure de ne pas vouloir nous suivre sur le tournage ? continua Jacques, légèrement angoissé.

— Oh oui, Marion, venez ! Qu’est-ce qui vous retient tant à Paris ? Un mignon ? pouffa Jean revenu de son désarroi.

Marion soupira. Une femme comme il faut, même dans sa situation, se devait d’avoir des mœurs sérieuses, que dirait-on d’elle ! Pas question de jeter encore plus la honte sur sa famille. Être divorcée était déjà suffisant pour lui valoir reproche et remarque déplacée, il ne lui restait qu’une option : faire profil bas.

Jean imita son soupir, puis attrapa le menton fin de Marion. Ses yeux bleus fondirent sur elle.

— Tu es trop jeune pour mourir à la vie, tutoya brusquement le comédien.

Jacques sourit et acquiesça doucement tandis que Marion se tournait vers lui, espérant une intervention sage.

— Je suis d’accord avec Jean. Vous savez Marion, on ne vit qu’une fois. Que comptez-vous penser de vous sur votre lit de mort, si vous sacrifiez votre existence à convenir à des idiots ?

La couturière se crispa un moment. Sa mâchoire resta serrée. Elle, qui ne montrait jamais la moindre expression, eut les yeux embués d’une émotion qui lui tirait sur les cils, sur le cœur, sur les lèvres.

— Venez, ajouta simplement Jean, en posant doucement sa main chaude sur l’épaule tendue de Marion.

L’espace d’un instant, Marion revit son appartement sans vie. Le visage vérolé de la concierge. Le rictus condescendant de ses voisins. Le gris des pavés de Paris.

D’un geste un peu sec, elle réajusta le col du costume de Jean. Elle étira un mince sourire fragile. Légère flammèche de rébellion.

— De toute façon, sans moi, vous n’y arriverez pas, précisa-t-elle pour sa conscience.

Ils applaudirent sa décision, et lui proposèrent de finir la séance autour d’un bon repas, et de juste ce qu’il faut d’alcool.

Et, pour la première fois, elle accepta.

IV. 

Marion se réveilla avec un sursaut désagréable. Observant alentour, elle constata qu’elle s’était endormie dans le salon de Jacques après le repas. Les cendriers étaient pleins, des verres sales et à demi bus trônaient sur les différentes tables basses.

Elle jeta un œil désemparé à la grande porte-fenêtre entrouverte sur le jardin. Le jour léchait les feuillages et la pelouse de sa langue ensoleillée. Se redressant tant bien que mal, elle essaya de retrouver contenance dans ses habits froissés de la veille.

Tout ceci manquait sérieusement de tenue !

Elle hésitait à décamper discrètement lorsque Jean la salua avec chaleur. Se comportant exactement comme s’il était parfaitement normal de finir la nuit en s’endormant dans le canapé de Jacques et commencer une nouvelle journée sans plus de cérémonie, ni d’explication.

Jacques, qui suivait de près son tendre ami, sourit à Marion, mais après un petit instant, il se permit de lui signaler qu’ils devaient tous partir pour le lieu du tournage dans moins d’une heure. Ils n’avaient pas eu la cruauté de la réveiller, mais à présent, il fallait se presser.

Le cœur de Marion bondit dans sa poitrine, douloureusement. Elle n’avait que sa tenue de la veille, en piètre état et absolument rien pour un voyage de plusieurs jours. Refuser était la meilleure option. La seule. Elle aurait déjà à rougir de rentrer dans cet état en taxi chez elle.

Jean s’approcha d’elle avec cette mine facétieuse bien à lui.

— Voyons Jacques, notre petite Marion est dans une situation délicate. Nous l’avons convaincue de nous suivre, mais elle n’a rien à se mettre. Et bien sûr, nous n’avons pas le temps pour qu’elle aille chercher ses affaires, d’ailleurs, aussitôt partie, aussitôt envolée, nous ne la reverrions plus.

Il tournait doucement autour de la jeune femme, un peu comme s’il cherchait à apprivoiser un chaton errant.

Jacques observait le jeu avec l’attention de celui qui est habitué à tenir la caméra. Il attendait que la tension se dénoue, et il faisait confiance à Jean, elle allait se dénouer.

— Je suis confuse, tenta timidement la couturière.

— Ne le sois pas, c’est ta chance Marion. L’occasion de laisser derrière toi morne existence et obligation de façade. J’ai une idée ! Une idée incroyablement drôle ! Suis-moi !

Et exactement à la manière dont on ne sait refuser à un enfant de nous emporter dans son enthousiasme, il était impossible de résister à Jean. Il l’enleva, façon Sirocco, dans le bureau de Jacques après avoir farfouillé au milieu des costumes et autres accessoires de scènes. Ayant enfermé la pauvrette avec quelques indications, il se mit à piaffer derrière la porte, réclamant à entrer. Le battant s’ouvrit sans bruit. Il s’engouffra.

Quelques minutes plus tard, il sortait avec à son bras une Marion méconnaissable. Pantalon de lin beige, chemise ample blanche serrée à la ceinture par une grosse boucle en cuivre, casquette en toile avalant sa chevelure toujours attachée, et bottines de cuir montante, elle avait tout d’un membre de l’équipe technique, anonyme et surtout totalement masculin.

— Bravo ! applaudit Jacques impressionné par la performance. Il est l’heure, les enfants, allons-y !

Et sans comprendre tout à fait ce qu’il venait de se passer, la jeune femme se retrouva assise à l’arrière d’une rutilante Talbot, que conduisait avec passion Jean, tandis que Jacques relisait fébrilement quelques fiches.