Le dernier amant du Qi Lin

L’aube s’étiolait. Quelques filaments de jours enlacèrent les doigts fins de la rizière. Huan se secoua un peu. La rosée avait mouillé son bouc et sa moustache. S’essuyant d’un revers de manche, il s’étira, prêt à reprendre son vagabondage. Les paysans étaient sûrement attablés autour d’un copieux déjeuner avant de s’en aller à l’ouvrage. Huan se frotta le ventre. Creux et gargouillant. Il s’accroupît pour glaner quelques fruits de physalis. Les tâta, les huma. Une grimace. Il n’en trouvait que deux de mûrs et comestibles. Il jeta le reste plutôt que de s’en rendre malade. Savoura son maigre butin sucré. Un demi-sourire ourlé sur le bord des lèvres. Liberté sirupeuse. La brume souleva sa soie à la lisière des arbres, se mirant, vaporeuse, dans les miroirs lisses du riz à venir.

Il pourrait trouver petits travaux et tâches diverses à faire plus tard dans la saison. Pas avant. La forêt devrait permettre gîte et couvert d’ici là. Épaules qui se haussent. S’éloigner du tracé de la route. Relâchant sa mâchoire, il déposa sa main sur la lame courte qui l’accompagnait. Les bois pourraient déjà contenir  quelques habitants aussi affamés que lui. Éventuellement hostiles. Sait-on jamais ?

La mousse s’enfonça, humide, sous ses pieds nus. La forêt sentait l’humus et la résine. Il se déplaça sans bruit. Agile et habitué. Quelques oiseaux l’observèrent, curieux, battant à peine leurs plumages. Il faisait trop froid pour les serpents. Trop jour pour les rongeurs. Il récupéra quelques lianes, des branches sèches. Chercha du regard un endroit favorable. Indistinctement, une impression le guetta. Le frôla. Le cajola. Se crispant un peu, il colla son dos contre un tronc massif. Retint son souffle. Attendit. Rien.

Si. Au loin. Un tintement. Un chuintement. Le son léger, imperceptible d’un grelot. À travers la fenaison des arbres, le ciel avait immobilisé sa course entre nuit et jour. Au coin de l’œil, un peu de mauve. Sous les cils, une trace orangée. Le craquement des branches que l’on écrase au passage. Huan n’arriva pas à bouger. Il tenta de s’armer, mais sa main resta inutile. Il essaya d’observer, mais ses paupières étaient pesantes. Si denses.

Allongé sur l’herbe fraîche d’une clairière, il entrouvrit sa conscience. Un visage était penché tout contre lui. Sublime. Fin et gracieux. Cascade de cheveux incandescents d’or pur, iris d’émeraude, bouche teinte bleu-saphir. Peau porcelaine. Souffle ténu. Baiser divin. Frisson. Huan, le sentait bien, il avait perdu raison. Mais dans cette délicieuse folie, il laissa la douceur des caresses retirer haillon de tissus et fatigue de la chair. Il permit aussi à l’étroit bassin de se glisser sur sa vaillance. Docile, mais intense monture, il donna plaisir au voyage. Sa cavalière se cambra d’aise. Une fois. Deux fois. Cent fois ou bien Mille. Qu’importait la distance, tant que ces traits célestes s’illuminaient à la pointe tendre et brûlante de son pinceau.

Enfin, elle s’allongea, radieuse et satisfaite, plume aérienne sur son torse trempé d’amour. Pas un mot. Peut-être juste, presque inaudible, le rire d’une clochette.

Huan succomba à nouveau au sommeil. Plénitude.

Quand le soleil reprit sa course. Il marqua brutalement le zénith. Ses rayons percèrent les feuillages et picorèrent les rêves d’Huan. Il s’agita, se tourna, puis s’éveilla. Seul. Presque déçu.

Par terre, chaque herbe, chaque fleur, chaque caillou avait subi métamorphose stupéfiante. Le vagabond resta interdit. Sa couche brillait et étincelait. Or, pierreries, bijoux et perles. Le trésor de plusieurs vies. De quoi faire bombance, construire palais. Lui qui ce matin-là se serait contenté de simplement manger.

Ravi, déboussolé. Il chercha des yeux de quoi ramasser butin. Réalisa qu’il n’était que dans le plus simple appareil. Offrit à la forêt un éclat de rire. Assis le derrière dans la fortune, aussi nu qu’un ver sous la lune.

Huan n’était pas de nature à se laisser perturber par si peu. Il cueillit de quoi tisser feuillages ensemble. Et s’appliqua à se faire pagne et panier. Tout en sifflotant tranquillement. Ainsi tout le jour. À la nuit tombée, il avait ramassé son mystérieux butin, avait tout bien emballé, se trouvait moins dénudé. Pour toute récompense, il s’allongea sur le dos, contempla la voûte étoilée, et se laissa doucement sombrer dans une épaisse torpeur.

Juste avant qu’une nouvelle journée se décide à sortir de ses draps dorés, Huan entendit ce familier frémissement. Tintinnabulant discrètement. Sans ouvrir les yeux, il tendit les bras. Sa splendide inconnue déposée contre son cœur. Le temps qui manque un battement. Et la chevauchée qui reprend. Lente. Intense. Profonde.

Puis le silence du dormeur. Au réveil, un lac d’étoffe, de tissus, de parures. La penderie d’un empereur et de sa cour complète déversée alentour. Flottants sur ces reflets satinés, ses paniers tressés, toujours le ventre plein de leurs précieux contenus.

Amusé de cette situation merveilleuse, Huan fit quelques essayages, puis plusieurs cabrioles avec ces beaux atours. Les trouvant splendides mais tout de même peu adaptés aux lieux. Entreprit de confectionner de quoi les ranger, jusqu’à la nuit tombée. Ne gardant qu’un pantalon de soie blanche et sa jeunesse sur la peau.

La visiteuse de l’Aube s’en vint une troisième fois. Et une troisième fois, il lui offrit sa vigueur et son désir. Quelque chose dans cette étreinte avait un goût moins léger, une trace d’amertume. Un petit rien de mélancolie. C’était d’autant plus doux.Tellement plus beau.

Même assoupi, Huan tenait la main de son amante. Il devait se douter, intimement, que les adieux s’en venaient. Insidieux et inévitables. Il aurait donné sans mal toutes les richesses tombées du ciel pour un peu plus de temps avec elle. Elle sourit au cœur simple. Embrassa le front paisible. Souffle d’adieu sur les paupières closes.

Puis, elle se souleva du sol, tournant sur elle-même dans une lumière laiteuse. Irréelle. Son corps gracile s’étira, s’élançant à travers les nues, léché par la brise du matin. La sublime créature était revenue à sa nature équidé. Ainsi vont ceux des mythes de part et d’autre du pont céleste, hier demoiselle, demain légende. Lourde dans ses flancs d’amour et de joie partagée. Galopant de ses sabots d’argent à travers le ciel. Ses atours aux verts miroitants. Ses longues ailes bleues dans le firmament. Ramure d’or pointée vers l’aurore.

Un bruissement délicat. Une myriade de notes ténues. Ainsi disparaissait le tout dernier Qi Lin que le monde des hommes ait connu.

Au réveil, Huan la chercha du bout des doigts. Sentit des écailles et des plumes sous ses paumes. Frémit. Au sol s’étalait le funeste trophée. La peau du Qi Lin. Ses bois légendaires gisaient dans ses mains ouvertes. Roulé en boule, Huan se mit à pleurer.

Il n’existait pas de bien plus précieux. Il avait entre ses doigts la splendide destinée d’un prince. Et il restait inconsolable. De rage, il hurla. Il savait bien que rien ne ferait revenir l’animal fabuleux. Qu’il était probablement le dernier de son espèce. Que sa solitude l’avait poussé à une telle extrémité. Nul ne pouvait ignorer qu’il n’y avait rien de plus fatal au monde des dieux que de venir se souiller au sel des hommes.

Ses doigts parcouraient l’émeraude et l’azur, caressaient le vide. Ce serait insulte que de ne pas accepter ce qui avait été offert là.

Encore endolori à l’âme, il prit délicatement ce qui restait du Qi Lin et l’enveloppa aussi. Le cœur serré, Huan ramassa ses paniers. À l’orée des arbres venait vers lui une splendide monture blanche. Il flatta l’animal, son sourire s’était brisé quelque part entre la nuit et le jour.

Au creux de l’aube.

Huan installa ses paquets, mais n’eut pas assez d’allant pour chevaucher la sublime jument. Il resta à ses côtés. Sans la tenir. Ils marchèrent ainsi longtemps, côte à côté. Traversant villages et villes. Chaleur et vent. Saisons et années.

Quand la moustache et le bouc d’Huan furent teintés d’argent. Le vagabond fit mine de s’arrêter. L’équidé fit halte. Attentive.

Une plaine ornée de printemps se déversait à leurs pieds. Le soleil léchait une rivière bleue de ses rayons dorés. Elle était là. Étalée dans chaque fleur, dans chaque arbre, légère comme la brise, ténue et splendide. Son amante inoubliable.

Il ferma les yeux et huma longuement l’air. La sérénité se dessinait sur son front parcheminé. Un peu de sa joie venait poindre au bord de ses lèvres. Cajolant sa compagne silencieuse, il lui confia son soulagement.

Huan ouvrit les premiers paniers, pierreries, or et bijoux se déversèrent dans la terre. Puis, les seconds, tenues de satin et de soies s’envolèrent vers les nuées.

Enfin, il défit l’enveloppe qui protégeait la peau du Qi Lin. Un soupir ténu et un très discret petit tintement dévalèrent la prairie.

Alors, le vieil homme s’assit. Sa vie se finissait, et il sentait son souffle se perdre. Il caressa le museau du paisible animal qui l’observait avec tendresse. Tout le jour, Huan écouta le vent chuchoter son amour passé. Il dessinait dans l’écume de ses souvenirs le ressac de leurs étreintes. Et doucement, à nouveau, souriait.

Puis, pour la dernière fois, il s’endormit.

Épinglées dans le ciel, les étoiles veillèrent sur son ultime voyage. Celui que l’on ne fait pas debout. À l’aube, la jument disparut dans la brume. Emportant dans son sillage, les souvenirs d’un long vagabondage.

***

Ceux qui vivent là disent à qui veut bien les croire que la vallée y est sacrée. La vie y coule douce et paisible. Les arbres hauts et puissants. Et par-dessus les collines, l’été y semble toujours éclatant. Mais dans les humbles maisons, le soir on y raconte qu’un trésor est caché pour qui sait y voir.

Quand le jour n’est pas encore tout à fait accroché aux nues, mais que la nuit s’est déjà enfuie, certains amants l’entendent ce curieux petit bruit, de loin en loin.

Délicat et tendre. Subtil comme une promesse. Venu d’on ne sait où. Et parti aussitôt.

Le rire ténu, léger, presque inaudible, d’un minuscule grelot.