La fille aux yeux Piscine

Brume matinale sur la cité silencieuse. Les longues avenues désertes et froides d’hiver étalé, poudré dans chaque recoin de ciel. Mon pas est lent, fatigué, triste et perdu.

Je m’arrête devant une vitrine mal éclairée et poussiéreuse. « Ici contes inédits de noël » indique un grand affichage aux couleurs passées. Je suppose qu’il y a bien longtemps qu’on ne fait plus grand-chose d’inédit sur ce sujet.

Raconte-t-on seulement encore des histoires à Noël ?

Je me détourne presque sans force, je me sens éléphant sur la route de la fin. Y a-t-il un cimetière pour les auteurs quand ils n’ont plus de mot dans le cœur ?

Je tremble un peu, remonte le col de mon manteau en laine tissée. Je presse ma démarche, pour échapper à mes pensées, pour retrouver ce que je sais avoir déjà perdu.

Quelques fenêtres s’ouvrent tout en haut des tours de l’imaginaire. Des idées matinales qui éclairent doucement des fronts d’écrivains ambitieux, jeunes, fougueux… encore passionnés.

Je détourne la tête. Une douleur sourde dans la poitrine. Je sens que ça vient, je ne serai bientôt plus le bienvenu dans cette cité immense, relâché sur la rive de la réalité dans le ressac, pauvre bois flottant sans âme, creux et léger comme l’oubli.

Le dos contre une façade, je tente de reprendre mon souffle, mais l’air me manque, il n’abreuve plus mes poumons, il m’empoisonne de sa rareté insoutenable.

Lentement, je me sens choir vers le sol. C’est un magnifique ralenti, j’aurai adoré l’écrire.

Trop tard…

Je pars…

Quelque chose au loin vient perturber ma mort métaphorique, une sorte de martèlement, le bruit d’une course effrénée qui se rapproche brutalement de moi.

Ma tête vacille un peu, je m’efforce de ne pas sombrer trop vite, savourer les derniers instants dans ce monde familier que je ne verrais plus jamais.

Quelque chose hurle dans mes oreilles. Ou bien est-ce quelqu’un ?

— Réveille-toi, bordel ! Réveille-toi… j’ai besoin de toi !

J’entrouvre ma conscience, juste suffisamment pour apercevoir une forme penchée sur moi.

— Mais reviens putain !

Ma bouche sèche se décolle dans l’espoir de dire quelques mots qui trébuchent en vain sur mes lèvres.

— Oui, c’est ça, reviens… reviens.

Des mains plongent dans mes cheveux et me secouent la tête vigoureusement, elles glissent jusqu’à mes bras et me remuent d’avant en arrière.

— Allez… allez !

Je commence à ressentir les contours, c’est une jeune femme qui me manipule. Que me veut-elle ?

Après un effort fantastique, j’arrive à l’observer précisément. Ces cheveux sont lâchés sur ses épaules, longs et décoiffés, un peu roussi dans la lumière blafarde de l’aube. Des yeux immenses me regardent avec un mélange de terreur et d’espoir, des yeux Piscine, limpides et profonds.

— Dépêche-toi de revenir à toi, on ne peut pas rester là, pas comme ça !

Des mots se heurtent dans mon crâne, mais ils n’arrivent pas à faire une rangée de phrases. Je la laisse me soulever en partie, et je m’efforce de la suivre sans tomber.

Avancée chaotique, mais suffisante pour se glisser dans une ruelle de traverse, grise et glacée.

— Viens !

Elle ouvre une porte qui n’existait qu’à peine l’instant d’avant. Elle me tire avec une force phénoménale dans un escalier sombre aux marches inégales. Un coup de clef dans une serrure, et elle me presse dans un appartement mal éclairé, laissant flotter une odeur de renfermé et de poussière épaisse.

— Assis-toi là, m’ordonne-t-elle en me poussant sur un lit recouvert d’une courtepointe vieillotte.

— Qu’est-ce que…

Je m’essaye à bredouiller, malgré un intense fourmillement qui me démange l’esprit et le cœur.

— Tais-toi !

Elle est collée dans l’angle de la minuscule fenêtre à ventail unique, agrémenté d’un voile jauni aux motifs dépassés. Tout son corps est tendu dans un élan de vigilance extrême, et pourtant, quelque chose de magnifique se dégage de ses membres fins et secs. Je note son profil très légèrement anguleux autour de sa mâchoire crispée.

— C’est bon, ils ne m’ont pas suivie.

Elle se penche vers moi, grave.

— Tu dois m’aider !

Je lui adresse un regard mitigé entre l’incrédulité et la curiosité. Elle me répond par un froncement inquiet des sourcils.

— Tu dois raconter mon histoire !

La tête me tourne, je sens un malaise monter et m’enserrer les côtes.

— Mais…, proteste ma voix presque éteinte.

Elle se rapproche de moi rapidement. Elle a l’odeur de l’ambre et des épices, un parfum étrange sur elle. Perturbant.

Elle passe sa main sur mon front, se mordille la lèvre anxieusement.

— Attends, je reviens.

Elle disparaît dans une petite pièce attenante d’où j’entends des bruits de portes de placard et de vaisselle.

— Tiens, il ne doit pas être très agréable à boire, mais cela devrait t’aider, m’annonce-t-elle après un laps de temps que je suis incapable d’estimer depuis mes sensations cotonneuses.

J’avale donc un café parfaitement infect à l’amertume proche de l’acidité. Mais effectivement, je reviens lentement à moi. Enfin du moins, j’émerge à nouveau dans cette partie particulière de l’état d’être.

Elle a un sourire nerveux, presque satisfait, mais loin d’être rassuré.

C’est beau quand même.

— Pourquoi moi ?

J’articule un peu de mon angoisse narcissique.

— Qu’est-ce que ça peut faire ?

Cela ne fait rien, effectivement.

— Tu vas le faire.

Ce n’est pas vraiment une question. Elle déplace une vieille boite d’avant-guerre en plastique vert-de-gris jusqu’à une petite table. Elle y déploie le contenu avec précaution. Une machine à écrire d’un autre temps trône alors de manière presque surréaliste dans cet endroit étrange.

Elle rapproche une chaise, et trouve des feuilles blanches dans un tiroir.

— Assis-toi, m’intime-t-elle.

Je la regarde, sans conviction.

— Je ne sais plus écrire, je n’ai plus les mots.

Elle me fixe avec une infinie tristesse, comme si je venais de lui transpercer le cœur. Elle se reprend puis m’attrape par le poignet pour me tirer jusqu’au petit bureau improvisé.

— Je te dicterai.

Je m’installe sur la chaise peu confortable, et je regarde le clavier de touches noires montées sur bras mécaniques. Légèrement hypnotisé.

Elle glisse vivement une feuille blanche. Je sens un frisson me parcourir l’échine.

— Maintenant… écris ce que je vais te dire, tout ce que je vais te dire.

Et elle va s’asseoir sur le lit, ses immenses yeux cherchant dans le vide des bribes de souvenirs à faire remonter à la surface.

— C’était un soir de printemps, tout était encore paisible dans les cœurs, rien ne devait nous préparer à ce qui devait arriver…

Les touches commencèrent leur musique particulière, tandis que je sentais les forces me revenir, quelque chose en moi se reliait à elle.

Ce n’était donc pas le bon jour pour mourir à l’imaginaire.

C’était plutôt un jour à passer avec une fille aux yeux Piscine.

Ce dont je ne me doutais pas encore, c’est que ce jour aurait une saveur d’éternité.

***

Elle a parlé tout le jour, dans un flot continu, parfois en oubliant même de respirer. Des larmes se déversaient juste après des rires nostalgiques étouffés.

Souvent, je quittais mon poste pour simplement me rapprocher d’elle, poser une main sur son épaule minuscule sous ma paume épaisse.

D’un regard, elle me renvoyait à ma mission première, avec ce petit pincement de lèvres, mélange de fierté et de volonté.

Au fur et à mesure des lignes, j’avais senti sa vie s’écouler entre les interstices de mes doigts, et venir se déverser sur le papier blanc à travers les cliquetis de la vieille machine à écrire.

Quand la nuit fut sur nous, elle ne ralentit pas son rythme, le mince filet de lumière qu’offrait la seule lampe encore fonctionnelle de notre petite chambre faisait un firmament tremblotant sur l’horizon de ma feuille.

Je connaissais les règles, si je ne quittais pas la cité à l’aube, j’aurai le plus grand mal à retrouver la réalité. On ne savait pas bien ce que devenaient les âmes de ceux qui se laissaient hanter par les habitants d’ici.

Pourtant, je sentais trop de fascination, trop d’intensité, trop d’émerveillement. Je n’arrivais pas à me détacher du flot continu de sa voix. Elle déposait au creux de moi toute l’intimité de sa vie.

Alors, j’ai regardé l’aube se lever, avec ce goût dévorant et féroce de traverser sans regret le Rubicon de mon destin, la dernière frontière de ma réalité.

À défaut de mourir ici, est-ce que j’allais mourir là-bas ?

Elle s’était finalement assoupie, allongée en désordre au milieu des motifs à fleurs aux teintes passées.

Je me suis rapproché d’elle, légèrement hypnotisé. Comme il était étrange de savoir tellement d’elle et à la fois si peu. Je scrutais son visage lissé par le sommeil, et toutes ses paroles nocturnes remontaient en moi, marée puissante et enivrante…

Je sentais aussi la fatigue venir me lécher les flancs et la conscience. J’avais envie de m’allonger tout contre elle, la serrer contre moi, la protéger du froid, des autres, de son passé… de son avenir probablement aussi.

L’épine désagréable de l’éthique me repoussa dans un fauteuil de velours poussiéreux dans l’angle assombri de la chambre.

De ma place, je voyais encore les formes de sa silhouette que j’avais enveloppées dans une couverture trouvée dans un des placards aux portes légèrement jaunies.

Mes yeux flottaient sur les mouvements presque imperceptibles de son souffle jusqu’à ce que l’épuisement m’absorbe totalement.

Dans mes rêves, le soleil bordait son visage.

Et elle me souriait.

***

Un mouvement brusque me tira de ma torpeur, elle était penchée sur moi, le front inquiet. Chuchotante, elle glissa à mon oreille :

— Ils nous ont retrouvés, on doit partir.

Pas vraiment le temps de lui demander qui étaient finalement ces « ils », elle m’agrippait déjà la main, et m’embarquait dans les méandres des escaliers du bâtiment vétuste. Une porte nous déposa à l’extérieur sans ménagement, dans la lumière agressive du soleil d’hiver.

Haletant, je tentais de suivre son rythme sans m’effondrer. Il y avait quelque chose d’insupportable aux creux de ma poitrine qui me réclamait d’arrêter, de faire une pause, de simplement respirer.

Mais sa volonté me tirait vers elle, vers l’inconnu, vers des chemins sans nom.

Quelques instants fugaces, je me suis souvenu de mes séjours chez mes grands parents, de mon enfance, de mes pas perdus à l’orée d’une forêt un soir d’hiver, de ma peur.

— Qu’as-tu fait ? hurla-t-elle de surprise.

Je regardais autour de nous et reconnaissait à peine le paysage, incongru de familiarité. La neige, le vent, le froid, la nuit en plein jour. Comment est-ce que cela pouvait être possible ?

Mitigée entre colère et stupéfaction, elle me dévisagea un long moment, puis se radoucit, donnant un peu de lumière à ce décor de ténèbres glacées.

— A quoi as-tu pu penser ? Sans le savoir, tu nous as probablement sauvés.

Je penchais la tête, déboussolé.

— Cela risque de ne pas durer longtemps si nous sommes perdus ici, ajouta-t-elle, avec un peu de lassitude.

Je fermais les yeux, je revis le collier de grosses boules de verres que portait ma grand-mère. Il chatoyait à la lueur du feu de cheminée. Celle du chalet de montagne où nous passions les vacances d’hiver. Et sa voix douce qui tout en remontant la couverture sur mes épaules me répétait : « Mais voyons, quelle idée de sortir à l’aventure en pleine nuit ! ».

Son sourire était chaud comme la boisson au miel qu’elle m’avait donné. Je sentais mon cœur si calme, si paisible.

J’ouvris à nouveau les yeux, nous étions devant le foyer éteint du salon, les rideaux et les tapis semblaient être figés dans le temps, les gros fauteuils poussiéreux avaient pris une teinte grise usée, mais étaient pour l’instant incroyablement attirant.

Je me laissais tomber dans leur épaisse mollesse. Sans rien y comprendre et sans trouver la force de chercher à le faire.

Elle m’observa un instant, amusée et visiblement soulagée, avant d’aller explorer les lieux.

— Il y a même du beurre dans le frigo ! m’annonça-t-elle.

S’il datait du dernier passage de chiffon sur les meubles, il ne devait plus être bien comestible.

Je crois que c’est ainsi que je me suis rendormi, épuisé, mais dans cette sensation d’être enfin en sécurité.

Avec elle.

***

Quand je m’éveillais enfin, il faisait jour et j’étais seul dans le salon. Les rideaux s’ouvraient sur le jardin et je voyais grelotter quelques gouttes de rosée brillantes sur les branches des arbres nus éclairés par la lumière blanche d’un soleil timide.

Je respirais tranquillement, et tentais de disposer ensemble les pièces du puzzle qu’était devenue ma vie depuis peu.

L’endroit était incroyablement identique à mes souvenirs, et pourtant je n’y avais plus mis les pieds depuis des années. J’avais coupé les ponts avec ma famille pour partir à l’étranger depuis des décades, je réalisais avec un pincement douloureux au cœur que je ne savais même pas si mes grands-parents étaient encore de ce monde. J’étais jeune. Con. Prétentieux. Avide de performance et de gloire… de chimères.

Mes yeux se remplissaient d’une brume épaisse, je crois que j’avais juste besoin de chialer comme un enfant, pendant ces minutes intenses qui paraissent des heures.

Je me levais finalement pour me rendre plus près de la fenêtre. J’entendais ses pas à elle descendre l’escalier, et je n’avais pas réellement envie de lui montrer ce visage défait. Orgueil au fond du cœur. Toujours un peu trop vaillant.

Elle déboula dans la pièce à vivre avec un enthousiasme bruyant, je sentais mes épaules se hérisser légèrement sous ma chemise sale, remontant les bretelles de mon chagrin soudain.

— Tu nous as trouvé un endroit magnifique ! J’ai même pu prendre une douche chaude, la première depuis trop longtemps, s’écria-t-elle joyeusement.

Elle s’était rapprochée de moi et tirait sur ma manche avec malice.

— Cela ne te ferait pas de mal non plus, tu sais.

J’acquiesçais à sa proposition, et puis un peu d’intimité me semblait une manière adéquate de me défaire de mon spleen.

— Laisse-moi tes affaires devant la porte, un brin d’eau savonneuse ne leur fera pas de mal à elles aussi.

— Et j’enfilerai quoi après ?

— Il y a une penderie pleine de vêtements d’homme dans la grande chambre du haut.

Je détournais rapidement la tête sur le côté pour ne pas laisser paraître mes lèvres qui s’étaient tordues de douleur à l’idée que j’allais enfiler les affaires de grand-père.

Néanmoins, acceptant l’ironie de cette situation comme un juste retour de bâton, je pris l’escalier pour monter à l’étage.

Je fis un effort démesuré pour ne pas poser mes yeux sur les photographies souvenirs qui galopaient sur les murs. Et finalement, enfermé dans la salle de bain, je me mis tout simplement à sangloter, glissant sur le carrelage blanc, les yeux rivés sur le lavabo en porcelaine aux peintures florales désuètes. Si j’avais fermé mes paupières, je l’aurais senti le parfum de violette qu’elle portait à l’époque. J’en étais sur.

Pour ne pas me laisser dévorer par mes souvenirs, je me traînais jusqu’à la douche et déboutonnait mon pantalon, ouvrant le robinet pour réveiller le vieux chauffe-eau. Je posais mon linge en tas devant la porte, et j’entendis détaler discrètement les pas de ma curieuse compagne de voyage.

Cela me fit au moins sourire, très doucement, pansant la plaie de ma mélancolie.

L’eau était enfin à bonne température.

Et effectivement, cela me fit un bien fou.

Revenu à moi-même, je décidais de trouver quelque chose à enfiler dans la chambre attenante, et de poser quelques questions à mon aventurière.

Il était temps pour moi de comprendre qui ils étaient… et pourquoi ils en avaient après elle.

Et comment avais-je pu nous amener ici ?

***

J’avais l’intention de commencer par cette question lorsque je la rejoignais finalement au salon. Elle avait enfilé une robe d’été à fleurs que je n’avais jamais vue sur ma grand-mère. Sûrement une tenue au fond d’une des penderies de l’étage.

Elle était ravissante. Sa taille fine soulignée par la coupe année 60 attrapa mon regard, et j’eus grand mal à le maintenir à hauteur de gentleman. Le soleil avait continué sa course et laissait des flammèches sur sa gorge et ses bras. Absorbée par la contemplation du jardin, elle ne m’avait pas entendu descendre.

J’avais envie de l’inviter à diner. De lui montrer New York. De prendre un dernier verre dans mon appartement, à la nuit tombée.

Je n’aurai pas du laisser courir ainsi mes pensées. Une sueur froide dégoulinant depuis ma nuque m’aida à constater dans une certaine stupeur que nous avions changé de décor. Elle se tourna vers moi, le visage mi-étonné, mi-amusé.

— J’aimais bien le paysage, tu sais ?

— Pardon, je n’ai pas fait exprès… Pourrais-tu m’expliquer ?

Je me dirigeais vers la cuisine ouverte pour sortir une bouteille de vin et deux verres. La nuit était tombée sur la ville qui ne dort jamais. Les grandes baies vitrées de mon loft laissaient rentrer les lumières artificielles.

Elle portait toujours la robe de ma grand-mère. Plus que jamais sublime et désirable. Je tremblais un peu en servant l’alcool. Elle s’en aperçut et me sourit avec douceur. Je me souvenais alors d’un été en Italie. La chaleur à la terrasse d’un restaurant. Le brouhaha ténu des touristes qui parcourent la place pavée.

Face à moi, son expression s’était figé. Nous avions entre nous des assiettes de pâtes à la délicieuse odeur de basilic. Nos verres étaient déjà remplis. J’avais le tournis.

— Tu devrais arrêter ça, tu vas finir par t’évanouir si tu forces trop.

— Mais comment on met fin à ça ? m’exclamais-je perdu, et même un peu effrayé.

— Ferme les yeux, respire lentement, reviens à un point neutre et stable en toi, un espace où ton imaginaire arrive à se contenir. Sans chercher à bondir d’une sensation à une autre.

J’écoutais ses conseils, et lorsque j’ouvrais les yeux nous étions à nouveau au point de départ. Le salon du chalet, le soleil éclaboussant le jardin, et le temps qui se met au repos. Je m’effondrais dans le vieux fauteuil moelleux de mon grand-père, et repris mon souffle.

— Très bien. Maintenant, je pense que tu as réussi à répondre à ta propre question. C’est ton imaginaire qui régule notre réalité, l’ambiance qui nous environne.

Je hochais lentement la tête, pour assimiler cette étrange capacité.

— Tu devrais te reposer un peu, je vais aller faire une promenade alentour. Détends-toi.

— Et si je pense à quelque chose et que je m’en vais sans toi.

— Tu ne peux pas partir sans moi, je suis ton héroïne.

J’eus un petit hoquet de surprise qui la fit rire. Puis l’épuisement fut plus fort, je m’endormis.

***

 

Je sentis son parfum avant d’ouvrir les yeux. Elle était assise devant moi. Plutôt apaisée. Sa balade avait dû la rassurer sur le fait que nous nous trouvions à l’abri de nos poursuivants.

Je voulus d’ailleurs aborder le sujet, mais à peine j’avais amorcé ma phrase qu’elle mit son doigt sur ses lèvres pour m’indiquer de me taire. Et elle prit la parole.

— Quoiqu’il arrive, il ne faut pas en parler comme ça. Pour que nous restions en sécurité, tu dois écrire.

Nous n’avions pas emmené la machine à écrire et le matériel informatique de mon grand-père était sans aucun doute obsolète, néanmoins le traitement de texte devait encore fonctionner. Cela dit, elle grimaça à cette idée.

— Plus le moyen est récent, plus le processus pour nous retrouver est rapide.

Je me dirigeais donc vers le grand secrétaire ancien d’où j’extirpais feuille de papier vierge et quelques stylos.

Elle acquiesça de la tête.

Je m’installai sur la table de la salle à manger en bois massif et lui fit comprendre que j’étais tout ouïe. Une sensation étrange me remplissait le thorax, un mélange d’angoisse et d’excitation. Elle me fixa très sérieusement un petit moment, puis elle inspira longuement et commença son récit.

— Depuis quelques décennies, l’univers complexe de l’imaginaire a subi une sorte de coup d’État. Un personnage a gagné tellement en puissance qu’il a décidé de prendre le contrôle et d’imposer sa vérité. Il est assoiffé de pouvoir  et projette même de dépasser le cadre qui est le nôtre. Il étudie une façon extrêmement malsaine de soutirer sa puissance à son auteur.

Elle marqua une longue pause. Me regardant comme si elle me découvrait pour la première fois. Je lui répondis d’une expression interloquée. Ma plume levée au-dessus du papier qui se remplissait de ma graphie souffrant de la maladresse de ne pas avoir exercée depuis longtemps. Elle reprit en secouant doucement la tête.

— Ce personnage c’est Marlando.

Ma main se crispa brutalement sur ma page. Interdit, je la regardais avec incrédulité. Qu’est-ce que mon héros de roman venait faire dans nos affaires ? Pourquoi lui ? Comment était-ce possible ?

— Il a commencé petit au départ. Il s’est contenté de régner sur l’espace-temps que tu lui avais désigné. Puis, à force de notoriété, il a pris de l’ampleur, et il a trouvé la faille.

Je tenais le rythme de l’écriture par automatisme, incapable de réaliser tout ce que cela impliquait.

— Il a fricoté avec d’anciennes légendes, des rumeurs, des bruits de couloirs. Assis sur le bord du monde imaginaire, il a entendu des choses qu’il n’aurait jamais dû entendre, et surtout compris comment s’en servir.

Mon écriture se crispait. Je voyais les phrases se hacher. J’avais envie de raturer, de froisser mon papier. Mais je continuais sous la dictée à noter la triste réalité.

— Et puis, il passé le pas. C’était un détail, une broutille, tu ne t’en es même pas aperçu. Au lieu de puiser dans l’énergie naturelle de ta créativité, dans les ressources de tes émotions, de tes sentiments, il a dévié légèrement, et s’est abreuvé de ton esprit, de ton âme, de ton essence.

Je me sentais vraiment mal. Un petit vertige enveloppait ma vision d’un halo flou. La sensation que les choses tournaient discrètement autour de moi. Elle eut juste le temps de me dire de poser le stylo que je perdais connaissance.