L’imposture

1.

L’odeur de l’humus.

Ce mélange de moisissure et de végétation brouillonne qui remplit les narines, la gorge, le cœur. Elle dévale, effrénée et terrorisée, les sous-bois encore obscurcis par une aube qui tarde à s’éventrer à travers le ciel. Pieds nus, glacés, blessés, sur les mousses spongieuses écrasées à son passage. Genoux écorchés sur les branches, les lames passives des pierres qui jonchent le sol, à chaque trébuchement, à chaque chute. Les larmes qui coulent dans la crasse de son visage juvénile, la sueur qui dégouline de ses cheveux sales.

Et partout, jusqu’à la nausée, l’odeur de l’humus. Masquant à peine celle plus insidieuse du sang. Le sien ou celui de l’autre ? Elle frissonne. L’épuisement l’étale à nouveau sur la terre meuble. Ses doigts arrachent un peu de boue tandis qu’elle se redresse.

Ses orteils glissent tandis qu’elle se relève, souffle court, elle continue de détaler. Petit animal acculé. Au loin, toujours le grognement des chiens, les grondements de ceux qui la traquent. Elle sent encore la fumée âcre des torches si jamais elle ferme un moment les yeux.

De la pointe de leurs cimes, les arbres déchirent la nuit, griffant le ciel de lumière. Une grive s’échappe des fourrés, lui déclenchant un sursaut d’angoisse. Un instant, elle n’ose plus bouger. Dans son petit corps, un vacarme assourdissant. Sensation de vertige. Aveuglée par des mouches brillantes flottant devant ses yeux, elle force sa marche. Elle n’a pas vu le bord du ravin.

Sa maigre carcasse mal nourrie fait un bruit sec contre le sol. Encore consciente, elle se redresse. Elle croit entendre à nouveau les molosses. La démarche désarticulée, elle progresse désespérément.

Une clairière l’environne. L’herbe fraîche mouchetée de fleurs bleues scintille de rosée. Le soleil s’est levé au-delà des feuillages. Elle a envie de s’effondrer là. Il lui traverse même l’idée que cela serait une tombe bien trop honorable pour sa pauvre âme.

Elle vacille. Alors que ses membres abandonnent finalement cette folle entreprise de la sauver, le regard troublé de larmes d’épuisement, elle aperçoit un cavalier qui pénètre l’alcôve végétale.

— Voilà, c’est fini, murmure-t-elle.

Et tandis qu’elle sombre dans l’inconscience, elle distingue une silhouette à peine plus grande qu’elle venir l’envelopper dans un manteau de laine épaisse.

 

2.

Le goût du vin.

La bouteille à moitié consommée, un seul verre érigé près de documents étalés en vrac sur la table. La tête dans les mains. Six heures du matin. À travers la fenêtre en saillie du salon, le jour rosit l’horizon délicatement. Un coup d’œil laconique sur le smartphone. Plusieurs notifications sur sa page. Un texto. Il soupire, quitte sa chaise, et va regarder par la vitre. Le parc familial s’étale à perte de vue. Il hausse les épaules, las. Qu’est-ce que l’opulence face à la morsure qui lui brûle le cœur ?

Il porte encore les affaires de la vieille. Le manoir est vide. Froid. Un bref instant, il se rappelle jouer au chevalier devant sa petite sœur déguisée en princesse, bousculant tout sur son passage et faisant mine de courser le gigantesque dogue de son père. Un sourire fatigué lui tire le visage.

Hier, le temps était morose. Les tombes étaient grises, sales. Sauf celles, neuves, de ses parents. Sa sœur ne riait plus. Elle retenait ses larmes à l’aide d’énormes lunettes noires. Ses mains nerveuses serraient les bras de ses enfants, étriqués dans leurs costumes de deuils.

Il secoue la tête pour effacer les souvenirs. Ils se cognent dans son crâne, sursautent un peu devant ses yeux, et restent indélébiles sur ses rétines. Il a envie de sangloter. De se rouler en boule.

La sonnette de l’entrée retentit, déchirant l’air oppressant. Il passe, par réflexe, une main dans ses cheveux, puis va ouvrir.

***

Dans l’encadrement, Liam se découpe à contre-jour. Ses cheveux blonds attachés, son regard doux, ses vêtements qui sentent l’eau de Cologne, et sa grande écharpe tricotée par ses propres mains. Tout est calme, chaud, bienveillant. Sean lui tombe dans les bras, sans un mot. Le cœur lesté de plomb. Liam le cajole tendrement, tandis qu’il referme la porte sur eux.

— Je voulais que tu sois là, se plaint Sean.

— Je sais bien, ne t’en fais pas. Tu as été parfait.

Un sanglot roule dans la gorge du jeune lord. Son front habituellement fier et vindicatif est plissé par la fatigue et le chagrin. Liam dépose un baiser sur les lèvres fines et l’accompagne jusqu’au divan. L’endroit est impeccable, silencieux, à peine dérangé par la première nuit du nouveau propriétaire. Tout y est immense et impressionnant. Liam trouve tout magnifique, il ne voit pas comment il en aurait pu être autrement. Son prince avait grandi ici, entouré de cette splendeur qui l’avait nourri, illuminé d’un feu particulier, d’une passion farouche.

Tout en caressant les boucles brunes et courtes d’un Sean blotti contre lui, il contemple le lustre en verre suspendu dans le salon cathédrale. La lumière matinale vient resplendir en scintillement dans chaque grappe ciselée. Sean s’est finalement endormi, la respiration chuintée par le chagrin du deuil.

S’il n’est pas du meilleur goût pour le fils d’une des plus grandes fortunes du royaume d’Angleterre de venir avec son amant aux funérailles de ses parents, il semble être tout à fait accepté de le laisser seul et sans soutien dans la demeure immense et vide de vie. Jamais une telle chose n’aurait eu lieu dans sa banlieue de Liverpool. Étranges arcanes que la richesse des puissants. Il souhaitait venir plus tôt, mais Sean, trop fier, n’avait pas répondu à son message. Attendant qu’il prenne l’initiative de lui même, comme il savait qu’il le ferait.

Liam, nostalgique, se souvient de la première fois où cet étrange garçon est apparu dans sa vie. Aux abords d’un terrain de crosse improvisé dans un carré vague à la limite de la ville. Une après-midi d’été. Une chaleur étouffante, écrasante. Liam était alors un des gamins les plus brillants en sport comme dans les autres matières. Une Rolls Royce s’était garée non loin et un tel événement ne passait pas inaperçu aux yeux d’enfants des bas quartiers. Un jeune garçon au regard brûlant de défi en était descendu, dans une tenue impeccable, laissant apparaître sous son short blanc des genoux maigrelets. Il s’était approché décidé du terrain, sous l’air inquiet de ce qui semblait être son chauffeur, et avait interpellé les participants.

— Je veux jouer contre le meilleur d’entre vous.

Un esclaffement général avait accueilli la déclaration, et on avait poussé en avant un Liam étonné et pas forcement motivé à humilier un petit riche. Mais le gamin avait de la constance et s’armait déjà d’une crosse qu’on lui avait tendue, se mettant aussitôt sur ses appuis. Dans un soupir, Liam l’avait imité et au coup de sifflet, le duel s’était engagé.

Il marqua sans mal contre le jeune garçon. Mais celui-ci se tint à nouveau en position et fit signe pour que la balle soit remise en jeu.

Couvert de boue, épuisé, son corps soutenu à peine par ses jambes, il avait agi ainsi tout l’après-midi, perdant systématiquement contre l’athlétique gaillard qu’était Liam à l’époque. Lorsqu’il tomba de fatigue, les fesses dans la terre retournée, le chauffeur vint le récupérer en s’excusant de l’obstination de son jeune maître.

Au moment où la portière allait se refermer sur le chétif adolescent, celui-ci ouvrit les yeux et s’écria :

— Je reviens demain ! Sois là !

Ainsi, un mois durant.

Puis, le dernier jour de l’été, juste avant que l’école ne reprenne. Alors que tous étaient maintenant habitués à voir Liam battre sans effort le gosse de riche. Le gamin marqua le point. Avec férocité et puissance, sans que rien ne puisse contester l’exploit.

Liam n’oubliera jamais le sourire que lui fit alors cette tête de mule.

— Moi, c’est Sean. Je serai là aux prochaines vacances.

Puis il avait disparu, avalé par l’énorme voiture de luxe.

***

Finalement, Liam s’est assoupi aussi. Quand il ouvre les yeux à nouveau, Sean a quitté ses bras. Il est occupé à préparer le petit déjeuner. Il peut l’apercevoir à l’œuvre dans une grande cuisine séparée du living par une longue verrière découpée de fer forgé sombre. Un coup de génie de sa mère férue de décoration qui se plaignait d’officier dans la pénombre. Il se souvient du père de Sean, baissant son journal sur la table de petit déjeuner, l’observant par-dessus ses lunettes à verre rectangulaire.

Il passait tous les étés depuis ses 16 ans avec eux. Sean avait déclaré que Liam était son adversaire, et que comme son père lui avait appris, il devait l’avoir à l’œil aussi souvent que possible. Le couple qui avait surtout compris que Sean avait simplement besoin d’un ami avait accueilli le jeune homme avec gentillesse et sans aucune condescendance. Il les aimait bien. Cela lui faisait comme un vide de savoir qu’ils étaient partis si brutalement. Elle passait la majorité de son temps auprès de nombreuses œuvres de charité. Il travaillait souvent tard en soirée, ainsi que les week-ends à monter des plans sociaux pour ses employés. Liam a conscience aujourd’hui d’à quel point ce couple de nantis contrastait avec ceux de leur rang. Cela ne les empêchait pas de garder tout l’aspect traditionnel de la noblesse anglaise, flegme inclus. Pour l’heure, il souhaite surtout veiller sur l’homme qu’il aime.

Et celui-ci semble avoir retrouvé toute sa volonté et sa vivacité. Liam sourit. Il préfère tellement le voir ainsi. Il s’étire et lui demande si la bonne odeur de café est à son attention.

— A ton avis, tu sais bien que je ne bois pas de cette saloperie, s’entend-il répondre.

— C’est vrai que mon lord ne consomme que du Darjeeling, mima-t-il le petit doigt en l’air.

Sean grogna en apportant la tasse fumante de café noir à son compagnon. Cette mise en scène était parfaite pour estomper les restes de malaise qui flottaient encore dans l’espace.

Une boite de biscuits ouverte et le mug de thé vinrent rejoindre la table improvisée du petit déjeuner au salon. En tailleur et en chaussette, sur le coussin épais, Sean eut un sourire d’enfant.

— On n’avait pas le droit.

— Pas le droit de quoi ? interroge Liam.

— De manger ici, comme ça…

Liam regarde son ami avec tendresse. Cette innocence, cette simplicité, cette capacité à se réjouir de détails désuets. C’est tout ça qui l’avait fait basculer.

— Y a quelque chose qui cloche, finit par dire Sean, la tasse de thé brûlante au bout de ses lèvres.

— Quoi donc ?

— J’ai passé la nuit à consulter les papiers de la succession, il y a un point que je trouve vraiment étrange.

— Tu veux me montrer ?

Liam avait quitté Liverpool et ses bas quartiers depuis une bonne décennie maintenant, et ses études d’avocat avaient fait de lui une pointure dans la profession. Beau, intelligent, compétent. Il était le célibataire le plus convoité de Londres. Après les footballeurs, évidemment. En le voyant penché tout contre Sean, lui caressant doucement la jambe en consultant les documents, on comprend sans mal que les prétendantes vont avoir quelques difficultés à gagner ses faveurs. Il aimerait volontiers officialiser tout ça, mais Sean avait peur que cela tue sa mère.

Finalement, c’est ce stupide accident de coucou au-dessus du Mozambique qui l’a fait. Au moins, la passion de ses parents pour les safaris-photos les aura emmenés loin de l’ennui et de la grisaille de l’Angleterre. Tout à un prix, songe Liam.

— Je vois que ta sœur a eu le cottage, et la moitié des actions. Elle est aussi présidente de la firme textile. C’est cela que tu déranges ?

— Non, non, du tout, c’est parfait, rétorque Sean.

Liam l’observe dubitatif.

— Alors quoi ?

— Regarde ça, précise Sean en sortant un papier vieilli de la pile.

Il s’agit d’un titre de propriété, vraiment très ancien. Les formulations sont écrites en anglais moyenâgeux et quasi illisible. Le document est jauni et presque friable. Un sceau à la cire rouge laisse entrevoir des armoiries en partie endommagées. Liam fronce les sourcils en tentant de déchiffrer la calligraphie.

— Tu sembles l’heureux héritier d’un antique château à la lisière du Pays de Galles. Sa localisation est à peine lisible, mais je suppose qu’en nous rendant dans les environs nous finirons par le trouver. Cela t’intéresse ?

Le regard de Sean est soudain animé d’une flamme que son compagnon lui connait que trop bien. Le défi, l’aventure, la curiosité. Un mélange savoureux pour son romanesque amoureux.

— Bien, bien, je te propose que nous nous y rendions après avoir réglé tous les autres détails. Personne ne trouvera étrange que tu prennes quelques vacances après…

Il ne finit pas sa phrase, des nuages apparaissaient dans les iris verts de Sean. Il se contente de se pencher sur lui et de l’envelopper de sa tendresse.

— Peut-être qu’il y a un dragon ! murmure Liam, pour lui redonner un peu de légèreté.

Sean pouffe dans ses bras.

— Arrête de me taquiner !

— Où bien peut-être deux, enlacés l’un contre l’autre ?

Ils sourient en silence.

Le calme s’est étalé dans l’immense demeure, courtepointe de plumes épaisses. Le soleil roule lentement dans un ciel parsemé de flaques nuageuses. Quelques vêtements tombent sur le parquet lustré. Il n’y a pas qu’un petit déjeuner sur le pouce que le canapé familial va inaugurer ce matin.