En passant

Le jour du Givre

Ce matin, c’est la panique. Grudule vocifère sur tout le monde pendant que Garsh tape du pied et fait les sourcils mauvais. Pourtant, on ne peut pas vraiment dire que ça lambine. Ici ça tire sur l’écoutille. Par là, ça souffle sec sur les cuves. Y en a qui grimpent aux cordages, d’autres qui descendent dans les caves. Je vous jure que ça grouille partout, de par ici et de par là, et même dans ce coin-là. Juste ici, en dessous du bonnet du petit Spit. De loin, ça ne ressemble pas trop à du mouvement, mais sous la touffe rousse, je peux vous assurer que ça cogite sévère.

Il sait bien que Papa est occupé à la soufflerie. Et que Maman est préposée au poudrage. Mais quand même, c’est pas très juste toute cette agitation comme d’un fait exprès aujourd’hui. Il est sûr que ça aurait pu attendre demain, ou même après-demain. Parce qu’aujourd’hui, c’est pas chouette. Aujourd’hui tout le monde aurait dû lui faire des bisous, il aurait eu des biscuits, et des bonbons, et des bougies sur un énorme gâteau.

Spit essuie une nouvelle fois une grosse larme qui mouille sa joue, se renfrogne encore un peu plus, et regarde d’un œil noir toute la population s’activer.

Lorsque son copain Frout passe devant lui sans même le remarquer, les bras chargés de Broumarouses pialliantes, la démarche hasardeuse, Spit décide que c’en est trop !

Se faufilant à travers les coursives, il manque quatre fois de se faire marcher sur les pieds, deux fois d’être bousculé, et une fois de tomber sur les fesses. Très en colère, il finit sa course dans le garde-manger. Puisque c’est comme ça, il se le fera tout seul son gâteau d’anniversaire !

Et le voici qui grimpe sur les caisses de vivre, farfouille dans les sacs de jute, fouraille dans les boites en métal bien rangées par les cuisiniers et les cuisinières. Ah il n’y a pas à dire, pour mettre le barouf, il n’est pas le dernier, le petit Spit !

Lorsqu’il a réussi à faire basculer plusieurs pots de confitures dont la moitié sont éventrés sur le sol, qu’il a brouillé les œufs dans leurs coquilles, que la farine a moucheté toute l’arrière-salle, Spit tombe sur ses petites fesses et se met à sangloter très fort. Non seulement il n’aura pas son gâteau, mais maintenant il va être sacrément grondé !

Heureusement, c’est la gentille Merzia qui entend le gros chagrin du petit Spit.

— Oh lala, dit-elle avec douceur, je parie que c’est encore un coup des Mourmourons !

Spit se fige, la regarde avec des yeux tout rouge. Il fait un non très timide de la tête.

— Des tarmagols, alors ! Oui, ça ressemble bien à du travail de tarmagols, ça !

Les oreilles pointues de Spit frémissent un peu sous son bonnet. Ce serait facile de mettre ça sur le dos des vilains tarmagols, avec leurs canines acérées et leurs poils hirsutes. Mais, finalement, le front bas, il fait à nouveau un petit non.

La ronde et blonde Merzia se rapproche avec douceur, caressant la joue pleine de larmes.

— Se pourrait-il que, tout à fait sans faire exprès, cela soit toi qui aies fait ça ?

Le gnome hoche imperceptiblement la tête. Alors, la cantinière sourit.

— C’est bien de dire la vérité mon petit Spit. Si tu veux, nous allons ranger ensemble, et peut-être, si on a le temps, on pourra se faire une boisson chaude qui sent bon.

Spit ne se fait pas prier pour accepter l’aide d’une grande. Rapidement, on ramasse les choses sur le sol, on passe la serpillère, on époussette, on range, sans casser cette fois, on trie et on remet même les étiquettes sur le devant dans les étagères !

Lorsque tout est fini, Spit fait un énorme câlin à Merzia. Un câlin qui fait tout doux au-dedans. Dans la cuisine, il l’aide à faire un bon chocolat chaud avec de la vanille et de la guimauve. Ils s’en servent chacun une tasse, avec beaucoup de précautions pour le petit Spit. Plus de maladresse pour aujourd’hui, ça suffit !

Lorsqu’ils ont le ventre tout chamallow à l’intérieur, Merzia propose :

— Et si on allait voir comment s’en sortent les autres à la surface !

— À la surface ! s’écrie Spit qui n’y était encore jamais allé.

— Oh oui ! C’est un jour à regarder dehors, je t’assure, répond-elle, amusée.

Spit tient fort la main de Merzia pour être sûr de ne pas la perdre et puis, aussi, parce qu’il a un peu peur.

Quand Merzia pousse avec prudence la lourde trappe vers l’extérieur, Spit fait un énorme O avec sa bouche.

Il y a de l’herbe partout comme dans les jardins du Roi du Petit Peuple, mais celle-ci est parée d’une fine couche blanche et sucrée.

— C’est si beau ! murmure-t-il.

— C’est le jour du Givre, Spit, explique une voix familière derrière lui.

L’enfant se retourne pour voir la silhouette de son papa.

— Nous t’avons cherché partout pour te montrer le résultat de nos efforts, précise avec douceur une autre personne tout près.

— Maman ! hurle Spit en s’engouffrant dans les bras de sa mère.

— Je sais bien que c’était le jour du Givre, dit sa petite voix timide, mais je ne pensais pas que c’était aussi merveilleux à la surface.

— Joyeux anniversaire, mon bonhomme, conclut son papa en ouvrant à nouveau la trappe pour qu’ils admirent tous le résultat.

Dans quelques heures, Spit aura gâteau, cadeaux et jeux à gogo avec Frout, mais pour l’instant ses deux petits yeux noisettes dévorent l’horizon et sa délicate pellicule de givre.