En passant

La bougie de la vieille Solveig

« Quand nous étions petits, mes frères et moi, et que Gunhild était encore un bébé enroulé dans ses langes, nous avions pour voisine une vieille femme du nom de Solveig. Enfin, voisine… Tu te souviens de comment était notre campagne du temps où nous vivions chez ton arrière-grand-mère. Je t’en ai montré des cartes postales en noir et blanc. Disons que la vieille Solveig se trouvait à moins de vingt minutes de marche, en été. Lorsque la neige était installée, il fallait s’y prendre quand même plus tôt. Mais on voyait bien les bardages rouge vif de sa petite bicoque. Elle y vivait seule depuis une bonne dizaine d’années. Son mari était parti d’un coup de froid, discrètement. Sans bruit. Un peu comme on sait mourir quand on est vieux.

À la Noëlle, sur la fenêtre de la Solveig, on voyait toujours une bougie apparaître à la nuit tombée. Elle restait allumée plusieurs heures jusqu’à ce que le vent ou le manque de cire ne l’éteigne. Je me souviens que ça m’intriguait pas mal. J’aimais bien me tenir des heures, le nez collé à la fenêtre, à regarder cette petite flamme vaciller, s’élancer, s’arque-bouter contre les intempéries hivernales. Une fois, j’ai demandé à notre mère pourquoi la vieille faisait ça chaque année.

— C’est pour son mari, avait-elle répondu en finissant de nourrir Gunhild au sein.
Je lui avais dit que je ne comprenais pas plus. Maman m’avait alors dit d’approcher. Je m’étais assis à ses pieds et je l’avais laissé me caresser les cheveux pendant que sa voix douce m’expliquait.

— Les vieilles gens de chez nous pensent que ce qu’on appelle à présent la Noëlle c’est une nuit un peu particulière. Une nuit où il fait très noir. Où il fait très froid. Les anciens croient que les morts viennent parfois, par nostalgie, par affection, rendre visite à leurs proches pour leur apporter un peu de chaleur, un peu de réconfort, des nouvelles d’eux de l’autre côté. Du coup, les vivants prévoyants mettent de la lumière à la fenêtre, toute la nuit durant, pour pas qu’ils se perdent. Ni à l’aller ni au retour.

Je trouvais ça plus beau encore. Et je suis retourné voir la flamme pour l’époux de Solveig frémir et s’étirer, une sorte de phare minuscule, scintillant sur l’étendue blanche de la neige.

Puis, l’année suivante, y avait pas de bougie à la fenêtre. Gunhild marchait déjà, elle était toujours accrochée à nos pantalons. J’ai fait signe à notre mère pour le lui dire. Elle s’est approchée, grave. Elle a appelé mes frères Ivan et Gulf. Elle a demandé au premier d’aller chercher la caisse à bougie et au second les allumettes.

Puis, quand ils sont revenus, elle m’a tendu deux bâtons de cire larges avec leurs mèches de corde.

— Tiens, Owen, mets-en deux sur la fenêtre, s’il te plaît.

Je l’ai regardée, j’avais des grosses larmes dans les yeux, mais j’ai allumé les deux bougies. Je suis resté à côté toute la nuit. Même que je m’y suis endormi quand l’aube s’est ébrouée sur la vallée. Je me suis réveillé enveloppé dans le plaid de Père.

Maintenant, Gunhild est mariée et elle a fait des beaux-enfants, qui ont fait à leur tour des beaux-enfants. Gulf est parti voyager, de temps en temps il revient avec des souvenirs plein les bras. Ivan a gardé la scierie de Papa. Mais tu vois, ce soir, pendant que ta grand-mère prépare le repas pour toute la famille, et que ta petite sœur furète autour du sapin pour y chiper des sucres d’orge, moi j’ai besoin de la caisse que tu trouveras près du buffet, peux-tu me l’amener ?

C’est bien mon garçon.

Celle-ci, c’est pour ton arrière-grand-mère. Celle-là pour ton arrière-grand-père. Une pour l’arrière-grand-oncle Olaf. Et ces deux-là, pour Solveig et son époux. Maintenant qu’elles sont toutes là, passe-moi les allumettes.

Voilà, Alban, avec une telle rivière de lumière à notre fenêtre, on va pouvoir partir manger tranquille, personne ne se perdra en venant nous voir cette nuit.
N’est-ce pas, mon garçon ? »

Et tandis que la petite tête blonde acquiesce silencieusement, ils regardent ensemble, un long moment, les flammèches danser à travers la vitre qu’ils ont refermée sur le froid.

En passant

Le jour du Givre

Ce matin, c’est la panique. Grudule vocifère sur tout le monde pendant que Garsh tape du pied et fait les sourcils mauvais. Pourtant, on ne peut pas vraiment dire que ça lambine. Ici ça tire sur l’écoutille. Par là, ça souffle sec sur les cuves. Y en a qui grimpent aux cordages, d’autres qui descendent dans les caves. Je vous jure que ça grouille partout, de par ici et de par là, et même dans ce coin-là. Juste ici, en dessous du bonnet du petit Spit. De loin, ça ne ressemble pas trop à du mouvement, mais sous la touffe rousse, je peux vous assurer que ça cogite sévère.

Il sait bien que Papa est occupé à la soufflerie. Et que Maman est préposée au poudrage. Mais quand même, c’est pas très juste toute cette agitation comme d’un fait exprès aujourd’hui. Il est sûr que ça aurait pu attendre demain, ou même après-demain. Parce qu’aujourd’hui, c’est pas chouette. Aujourd’hui tout le monde aurait dû lui faire des bisous, il aurait eu des biscuits, et des bonbons, et des bougies sur un énorme gâteau.

Spit essuie une nouvelle fois une grosse larme qui mouille sa joue, se renfrogne encore un peu plus, et regarde d’un œil noir toute la population s’activer.

Lorsque son copain Frout passe devant lui sans même le remarquer, les bras chargés de Broumarouses pialliantes, la démarche hasardeuse, Spit décide que c’en est trop !

Se faufilant à travers les coursives, il manque quatre fois de se faire marcher sur les pieds, deux fois d’être bousculé, et une fois de tomber sur les fesses. Très en colère, il finit sa course dans le garde-manger. Puisque c’est comme ça, il se le fera tout seul son gâteau d’anniversaire !

Et le voici qui grimpe sur les caisses de vivre, farfouille dans les sacs de jute, fouraille dans les boites en métal bien rangées par les cuisiniers et les cuisinières. Ah il n’y a pas à dire, pour mettre le barouf, il n’est pas le dernier, le petit Spit !

Lorsqu’il a réussi à faire basculer plusieurs pots de confitures dont la moitié sont éventrés sur le sol, qu’il a brouillé les œufs dans leurs coquilles, que la farine a moucheté toute l’arrière-salle, Spit tombe sur ses petites fesses et se met à sangloter très fort. Non seulement il n’aura pas son gâteau, mais maintenant il va être sacrément grondé !

Heureusement, c’est la gentille Merzia qui entend le gros chagrin du petit Spit.

— Oh lala, dit-elle avec douceur, je parie que c’est encore un coup des Mourmourons !

Spit se fige, la regarde avec des yeux tout rouge. Il fait un non très timide de la tête.

— Des tarmagols, alors ! Oui, ça ressemble bien à du travail de tarmagols, ça !

Les oreilles pointues de Spit frémissent un peu sous son bonnet. Ce serait facile de mettre ça sur le dos des vilains tarmagols, avec leurs canines acérées et leurs poils hirsutes. Mais, finalement, le front bas, il fait à nouveau un petit non.

La ronde et blonde Merzia se rapproche avec douceur, caressant la joue pleine de larmes.

— Se pourrait-il que, tout à fait sans faire exprès, cela soit toi qui aies fait ça ?

Le gnome hoche imperceptiblement la tête. Alors, la cantinière sourit.

— C’est bien de dire la vérité mon petit Spit. Si tu veux, nous allons ranger ensemble, et peut-être, si on a le temps, on pourra se faire une boisson chaude qui sent bon.

Spit ne se fait pas prier pour accepter l’aide d’une grande. Rapidement, on ramasse les choses sur le sol, on passe la serpillère, on époussette, on range, sans casser cette fois, on trie et on remet même les étiquettes sur le devant dans les étagères !

Lorsque tout est fini, Spit fait un énorme câlin à Merzia. Un câlin qui fait tout doux au-dedans. Dans la cuisine, il l’aide à faire un bon chocolat chaud avec de la vanille et de la guimauve. Ils s’en servent chacun une tasse, avec beaucoup de précautions pour le petit Spit. Plus de maladresse pour aujourd’hui, ça suffit !

Lorsqu’ils ont le ventre tout chamallow à l’intérieur, Merzia propose :

— Et si on allait voir comment s’en sortent les autres à la surface !

— À la surface ! s’écrie Spit qui n’y était encore jamais allé.

— Oh oui ! C’est un jour à regarder dehors, je t’assure, répond-elle, amusée.

Spit tient fort la main de Merzia pour être sûr de ne pas la perdre et puis, aussi, parce qu’il a un peu peur.

Quand Merzia pousse avec prudence la lourde trappe vers l’extérieur, Spit fait un énorme O avec sa bouche.

Il y a de l’herbe partout comme dans les jardins du Roi du Petit Peuple, mais celle-ci est parée d’une fine couche blanche et sucrée.

— C’est si beau ! murmure-t-il.

— C’est le jour du Givre, Spit, explique une voix familière derrière lui.

L’enfant se retourne pour voir la silhouette de son papa.

— Nous t’avons cherché partout pour te montrer le résultat de nos efforts, précise avec douceur une autre personne tout près.

— Maman ! hurle Spit en s’engouffrant dans les bras de sa mère.

— Je sais bien que c’était le jour du Givre, dit sa petite voix timide, mais je ne pensais pas que c’était aussi merveilleux à la surface.

— Joyeux anniversaire, mon bonhomme, conclut son papa en ouvrant à nouveau la trappe pour qu’ils admirent tous le résultat.

Dans quelques heures, Spit aura gâteau, cadeaux et jeux à gogo avec Frout, mais pour l’instant ses deux petits yeux noisettes dévorent l’horizon et sa délicate pellicule de givre.

En passant

Je chérirai ton nom…

L’air dubitatif, appuyé sur sa main droite, l’enfant regarde son cahier de textes. Visiblement, il n’est pas inspiré. Tandis que sa mère revient du jardin, il lui demande :

— Maman, c’est quoi la liberté ?

— La liberté, chéri, c’est quand tout ce que tu fais, tu le fais pour quelque chose qui te convient, qui est important pour toi.

L’enfant fait la moue. Il ne se sent pas beaucoup plus éclairé.

— Tu aimes la tarte aux fraises, n’est-ce pas ?

Un large sourire gourmand répond à la question.

— D’accord, je vais te montrer ce qu’est la liberté, propose la maman, malicieuse.
Elle tire le grand livre de cuisine de l’étagère, et le pose sur la table face au petit.

— Trouve la recette de la tarte aux fraises, indique-t-elle.

Un long moment de feuilletage plus tard, la recette accepte de se montrer. Il s’agit encore d’écrire les ingrédients dans un carnet blanc tendu. Celui des courses.

Puis, une fois la voiture garée devant le magasin, trouver la farine, le beurre, le lait, le sucre, les œufs. Les porter, et c’est lourd quand même. Mais, la silhouette protectrice ne se penche pas pour prendre le fardeau, elle se contente de donner un regard pétillant d’encouragement.

Une fois les achats posés sur la table, on se rend au jardin. Sous le bosquet contre le mur, la cachette des fraises est bien connue. Les cueillir avec délicatesse, n’en écraser aucune. Et, peut-être, discrètement, en manger une ou deux. La récolte précieuse est nettoyée, équeutée.

On apprend à mélanger les ingrédients, à pétrir et étaler une pâte, un peu de farine sur le nez. Des fous rires débordent du verre doseur. On sort finalement le grand moule du four qui sent le beurre et la gourmandise. Sur ce lit douillet, les fruits sont disposés, un à un, délicatement, dans un duvet de crème pâtissière, lisse et savoureuse.

Une paire d’yeux impatients l’observe fixement se refroidir. Et puis c’est le moment d’en couper un large morceau et de le poser consciencieusement sur l’assiette blanche. S’armer d’une petite cuillère.

Tandis que l’enfant dévore sa part avec délice, la maman lui souffle à l’oreille :

— Tu vois mon chéri, c’est ça la liberté.

Et l’enfant de demander, la bouche pleine de fraises :

— Et pour toi maman, c’est quoi ta liberté ?

Main qui se glisse dans les cheveux soyeux, bouche qui esquisse un rire, et tout simplement :

— Toi.

En passant

Rien de toi en Août.

Les devantures sont closes, le ciel est tapi sous les arbres.

Quelques bicyclettes lézardent sur les parkings.

Et moi j’attends.

A l’orée du béton, à l’ombre du décrépi des bâtiments, halé de gris, le front cerné.

T’étais juillet, chaleur, soleil. T’étais ma peau, mon cœur, mes lèvres.

A l’aube d’hier encore, t’étais chevelure sur mon épaule, caresse entre mes jambes.

Y a des barreaux tout autour de mes membres, je suis tout froissé dans la marge des squares.

Je suis rempli de ton ombre, y a des ratures en bas de page.

Evidé sur le côté, je suis plus qu’une bouteille échouée sur la plage arrière du bus scolaire.

Septembre me rogne les jambes.

Et tu ne m’as rien laissé de toi en Août.

En passant

L’éloge à la glycine.

Ce matin, j’ai aperçu, vigoureuse et printanière, la glycine qui sortait de l’hiver. Vêtues de leurs longs fuseaux mauves, les branches sombres et noueuses m’ont ramené à moi.

Chaque année, la glycine porte tous les frimas, tout le deuil du monde, toute la solitude morsure sur ses racines vagabondes

Le deuil, la mort, l’hiver, le long sommeil. Fréquentation des cimetières, sous le vent glacé, les tombes entrouvertes qui laissent glisser en leurs entrailles les boites au bois fraîchement verni. Les fleurs qui ne poussent que sur le marbre, pour faner sous les pluies givrantes de décembre.

La toile bleue qui couvre le gris de mon passé. Le vertige du vide, celui qui aspire et repousse. La solitude du coeur brave, qui porte les autres et se porte lui même.

Qu’elles étaient rudes les saisons froides de cette glycine là. Celle qui humble et tenace refleurit chaque année dans le printemps de mon âme.

Mais, il existe des saisons à nulle autre pareille, et dont les floraisons offrent des fruits si prometteurs, que le soleil même regarde attendri ce que ses humeurs estivales ont glissé au creux des étreintes amoureuses.

Les eaux de Mars ont été ruisseau, galets, folles herbes et petit poisson. Et tandis que, par delà ma fenêtre, éclatent en joyeuses et pétillantes bulles de couleurs, les verts, les roses, et les flocons blancs des arbres à marée montante de sève puissante, je sens dans les nœuds de mes doigts fleurir les caresses mauves sur le front lisse du petit trésor assoupi.

Elle est ici, la morale paisible de la modeste glycine, quand elle murmure qu’il n’y a pas d’hiver si froid que le printemps ne sache faire à nouveau sourire.

En passant

Printemps

fleuror

Fleur d’or

 

Elles sont lourdes les grappes épaisses des fleurs.

Pleines et légères, délicieuses sous les yeux plissés

De soleil distillé, un peu  amer sucré, pétillant

Ce soleil qui porte blotti dans ses bras fusants

Les joues roses et les cuisses plissées,

Le front clair et la bouche ourlée de rosées,

Du tout jeune et tendre printemps.

En passant

Vidéo I

Espace blanc flou et blafard, brouillard qu’on ajuste. Un visage qui se dessine dans le focus. L’image saute un peu, tourne vers la droite, puis vers la gauche.  Acquiesce de haut en bas.

Le visage se précise, et parle dans le vide. Un dernier geste d’excuse, une poignée de secondes, le temps d’un ultime réglage.

« C’est bon ? vous m’entendez là ? »

Le visage est net et le son plutôt chaud. Un homme d’une trentaine d’années vous regarde avec un sourire tranquille, les cheveux attachés en arrière, a priori mi-long. Le front dégagé, les yeux clairs.

« Je m’appelle Aaron, Aaron Thaniel ».

Il hésite un peu, ses lèvres forment une expression à la fois amusée et gênée.

« Voilà, je suis un Jedi. »

Il ne peut pas s’empêcher d’étouffer un rire. Il se tourne légèrement sur le côté et murmure :

« Nan, mais je ne peux pas dire des trucs pareils… »

Une pause, une respiration et puis…

« Bon non, en fait c’était juste pour que vous faire une idée du machin en fait. En gros ça a commencé, il y a deux semaines.  »

Léger froncement de sourcil, petit effort pour se souvenir.

« Je crois qu’y avait un événement de type super lune rouge, une histoire d’éclipse, je sais pas trop, j’ai vu ça passer sur le Net sans faire très attention ».

Consultation d’un écran portable, une minute de recherche, et un sourire satisfait.

« Ouais c’est ça, une éclipse lunaire. Donc cette nuit-là, j’étais tranquillement dans mon canapé, je matai la rediff d’un vieux film. »

Expression embarrassée.

« Oui bon j’ai pas une vie très passionnante, je vous l’accorde, enfin… je n’avais pas. Bref. Je me suis surement un peu assoupi. À mon réveil, tous les objets de l’appartement flottaient autour de moi. »

Regard appuyé, visage qui se rapproche, ton de confidence.

« Tous ! Ils lévitaient tous autour de moi ! De la table basse à la télécommande, de la lampe au chat sur son plaid. Le living entier était en apesanteur ».

Léger moment de respiration. Expression indéchiffrable.

« Je vous raconte pas la surprise et la panique aussi. Forcément ça n’a pas tenu, et blam tout est retombé en vrac par terre, en réveillant le chat qui a moyennement apprécié d’ailleurs… Bon, je me doute que ça fait un peu léger pour déclarer que je suis un jedi, à la limite j’ai juste rêvé ou halluciné, c’est ça que vous vous dites. Franchement, moi c’est ce que je me dirais à votre place. Et puis techniquement c’est aussi ce que j’ai cru sur le coup. J’ai éteint la télé, et je suis allé me coucher en me pensant que tout ça, c’était dans ma tête. »

Relâchement des épaules, reprise de souffle.

« Finalement, le lendemain, j’ai failli marcher sur la boite à pizza à moitié pleine renversée au milieu du salon, et j’ai pu constater que le reste du bordel était bien présent. J’ai envisagé de consulter pour somnambulisme. Le chat me regardait de travers. Et j’étais en retard pour le travail.

Une fois là-bas, tout aurait dû être à peu près normal, j’étais devant mon poste, je traitais mes données dans mon coin, globalement mes interactions sociales devaient se limiter au réfectoire et à quelques échanges sans suite avec les collègues. Je me suis donc installé en pilote automatique face à mon écran, et j’ai attendu que ça passe. »

Grimace ennuyée. Léger grattement du crâne.

« Bon, au final j’ai eu beaucoup de mal à me concentrer, parce que j’étais rempli de pensées. Mais des pensées qui n’étaient pas les miennes. Des choses comme « Je dois rappeler Bernard pour lui dire que c’est fini entre nous ». Je ne connaissais pas de Bernard, et j’avais rien à finir avec… un Bernard. Ou encore « Ma mère me gonfle, je dois réussir à lui dire que c’est ma vie ! MA VIE !” Bon en l’occurrence la mienne de mère, elle est morte, elle a donc l’avantage immense de pas avoir le pouvoir de me gonfler. « Ce petit con me cherche, il glande rien devant son ordinateur, il se croit intelligent parce qu’il comprend mieux l’informatique que moi, mais je vais lui montrer que c’est moi le directeur général ! » Bon, si j’étais directeur général de quoi que ce soit, je serai pas planté à traiter des données devant le même écran depuis cinq ans. Et le temps que je pense ça, le directeur général était effectivement face à moi, avec le rictus habituel qui m’annonce les journées de merde. Alors… je me suis lancé ».

Rire nerveux, et sourire sincère.

« Quitte à me trouver dans une ambiance de film fantastique, je risquais pas grand-chose, si ce n’est avoir l’air aussi naturellement ridicule que d’habitude. Je lève donc la tête, je regarde le directeur général droit dans les yeux et je lui déclare « Je ne suis pas l’informaticien que vous cherchez ». Je sens quelques collègues qui pouffent derrière moi. Mais à ma grande surprise, le gars répète un peu hypnotisé « Vous n’êtes pas l’informaticien que je cherche ». Je me dis qu’il s’est acheté un sens de l’humour pendant le week-end… mais non il tourne les talons et repart façon automate mal réglé de l’open space. Gros brouhaha derrière moi, quelques gars viennent à mon bureau pour me demander comment j’ai pu monter un gag pareil avec le boss. J’hausse les épaules, assez gêné… Je ne sais absolument pas ce qu’il vient de se passer. Je reste le divertissement du jour jusqu’à l’heure de la quille. Et je rentre chez moi en mode hagard. »

Air sérieux. Petit geste d’incompréhension.

« Bon, je vais pas vous détailler les deux dernières semaines, mais en gros, c’est devenu quelque chose d’assez concret. »

Regard concentré. Flottement d’un crayon dans le champ de vision, puis d’un mug. Expression intimidée. Les objets retombent doucement hors caméra.

« Donc voilà, je suis un jedi. Est-ce que je suis tout seul ? Est-ce qu’y a des gens dont c’est le cas depuis longtemps ? Est-ce que je dois être formé ? Est-ce que je risque de sombrer dans le côté obscur parce que j’ai fait danser la polka à mon directeur au milieu de l’open space hier après midi ? »

Léger fou rire. Relâchement du visage. Regard brillant.

« Sérieusement… si quelqu’un comprend quelque chose, je veux bien qu’on m’explique… Surtout que réceptionner toutes les pensées superficielles des gens, c’est assez fatigant. Et puis, peut être que je suis sensé faire quelque chose d’utile de tout ça, vous voyez quoi… genre sauver le monde… Non que je souhaite être un super héros ».

Silence entendu.

« Ouais si… ça doit être cool quand même. Mais je sais pas du tout contrôler tout ça. Avant de réussir à soulever et reposer un mug correctement, j’en ai cassé au moins une vingtaine et mon chat m’évite comme la peste.

Bon, je dois y aller. J’espère que si quelqu’un comprend ce que je suis en train de vivre… il pourra m’expliquer… »

Petit sourire ennuyé. Bras tendu vers l’écran. Grand noir.

 

 

 

 

 

 

 

 

En passant

Elle

Elle glisse du lit, dans un froissement qui déchire discrètement un bout du silence. Il la regarde se lever dans la pénombre relative de cette chambre, isolée dans la nuit électrique. Il reste un peu d’humidité aux creux de ses reins à elle, un peu entre ses paupières à lui.

Elle se dirige vers la salle d’hygiène pendant qu’il scrute les lignes blafardes du plafond. Inconsciemment, il sait bien qu’il compte.

Les milliers de silence qu’il a vécu depuis elle. Et plus encore.

« Mathilde est revenue  » pense-t-il, ironique. Comme si des vieilles chansons d’un autre âge pouvait, par une étrange complicité, le réconforter.

Mais elle ne s’appelle pas Mathilde, et personne ne le ramassera quand elle le déposera sur le bord du néant, une fois encore.

« Sonny ?  »

Sa voix vient se loger juste entre sa peau et son rythme cardiaque, en double temps. Il sait qu’il est déjà foutu. Il attend juste la suite.

« J’ai besoin de ton aide ».

Il s’en doute bien, sinon il ne serait pas nu dans un lit encore chaud d’elle.

Il écoute la suite, silencieux, les yeux mi clos, bercé par ses intonations un peu trop grave, par ce timbre étrangement abimé par des temps indélébiles.

Elle sait déjà que ce sera oui, il sait déjà qu’il ne sait pas lui dire non.

Encore une fois cela va trop loin, évidemment c’est impossible, alors il n’y a que lui qui… il comprend n’est ce pas…

N’est ce pas ?

Il tend la main pour la caresser doucement, depuis la base de la nuque jusqu’à la naissance de sa poitrine. Il frisonne imperceptiblement. Elle sourit tristement.

Ils referont l’amour, sans bruit, parce que dans l’espace, il parait qu’on ne vous entend pas pleurer.

 

Musique : Fragile , Sting & Stevie Wonder

En passant

Sonny

Sonny est assis. Il regarde un peu le vide, un peu le rien, par dessus l’agitation habituelle de l’espace cafétéria du complexe. Sonny, c’est pas vraiment qu’il s’ennuie, c’est juste que tout ça, ça l’intéresse pas.

Il sirote un peu le fond de son verre, sans trop de grimace, même si c’est dégueulasse. Il n’a pas vraiment les moyens de faire la fine bouche, de toute façon. Alors, ça suffit à Sonny.

Elle se penche vers lui pour prendre une éventuelle autre commande qu’il décline. C’est pas qu’il n’a pas faim c’est qu’il n’a pas assez pour se payer un repas.

Il va pas tarder à sortir de toute façon, Sonny. Il a des choses à faire. Enfin qu’il devrait faire.

Dehors, c’est un peu sale et métallique, mais qui s’en occupe encore, sûrement pas lui. Il s’en tape bien de l’environnement, il a déjà du mal à s’intéresser à sa propre vie. Il retourne sur les quais de transport. Y a bien un vaisseau qui aura besoin de bras pour charger. Soulever des trucs lourds, c’est pas qu’il aime Sonny, mais il sait faire et on lui pose pas de question pour ça.

Il n’aime pas les questions, Sonny.

Une corvette est en plein préparatif, de lourdes caisses d’acier l’environnent, et l’équipage sue sang et eaux. Il se propose au chef logistique et récupère des gants et une sur-combinaison de protection. Cela devrait l’occuper jusqu’à midi, Sonny.

Ce que personne ne sait, et que lui même à presque oublié, c’est ce qu’est Sonny, et pourquoi il en est là, aujourd’hui, dans la misère à faire de la manutention au pied levé, sans papier, et sans domicile.

En début d’après midi, le ciel est toujours obscur dans l’espace, il regarde la carlingue se fermer et s’éloigne pendant que les moteurs s’activent.

Il a la carcasse un peu rude, et il a du forcer un peu, mais au moins, il a assez pour un repas.

Alors, Sonny est assis.

Il regarde un peu le vide.

Un peu le rien…

Par dessus l’espace.

Elle se penche vers lui.

Et là, Sonny a le cœur qui se crispe, les yeux qui tremblent, les mains qui pleurent.

Elle s’assoit. La serveuse renonce à intervenir pendant qu’elle lui parle à Sonny, d’une voix chuchotée, un peu cassée.

Combien d’années, putain, combien de siècles ?

« Je suis venue te chercher, Sonny »

Alors, Sonny la suit.

 

 

Musique: Dignity and Freedom, Freedonia

En passant

Mon voisin est une voisine.

Fenêtres grandes ouvertes laissant apercevoir une déco soignée. Pour être sincère, c’est bien la première fois que cet appartement, juché sur le café de la mairie, ressemble à autre chose qu’à un bâtiment abandonné.

Même la terrasse bordée de béton gris s’est paré de coussins colorés, et de parasols teintés de pastel, on y entend rire ses amis jusque tard dans la nuit, au creux de cet été canicule qui nous fait les paupières lourdes mais le sommeil haletant.

Sa silhouette se dessine parfois dans l’encadrement de sa fenêtre de cuisine, buste au généreux décolleté bien en avant, recouvert d’un petit haut à volant, légèrement transparent. Le visage apaisé, un peu trop de maquillage sur sa peau métissée, et qui me fait un large sourire quand je lui fais un enthousiaste geste de la main.

Sa voix de ténor, avec un accent de je ne sais pas quel endroit baigné de soleil, me demande si je vais bien, et oui vraiment c’était une belle et chaude journée.

J’emporte un peu de la sincérité de ce corps gigantesque à la sensualité exacerbée. Et considère amusée ma propre féminité.

Mon voisin est une voisine, et sous ses attitudes coquines, c’est de l’amour entre les lignes.

En passant

Hétéroclite

Le souvenir doux de ses cuisses, à la lune levée, me baigne en ressac, chaleur de juin effilée.

Ô mon amour, mon aimée.

En coup de fouet, tes reins sur mon âme. Je me languis de tes lèvres sur ma peau, à la commissure de mon désirs. Je te rêve en différée.

Ô mon amour, mon aimée.

Ses cheveux en marée, les étoiles du matin qui baignent dans les clairières cachées de ses oreilles. Je l’aperçois du coin des cils.

Ô mon amour, mon aimée.

Ta bouche arrondie sur mes doigts, le sel qui m’embrume les tempes. Il y a dans tes sourires, tous les démons, tous les anges. Et de mes yeux aux tiens, l’univers.

Ô mon amour, mon aimée.

En guise d’offertoire sur ta peau, sculpté de dentelles, tes formes se dressent à demi, en murmure, dans son alcôve charmante, sans rubans ni idioties, à peine plus qu’un alibi, il soutient à mon cœur à peine ta pudeur. Il crisse légèrement sous mes ongles, et soupire en même temps que toi. Je le rêve lambeaux à tes pieds, témoin tendrement ensanglanté dans son carmin familier, celui qui assorti à tes joues, me glisse entre les côtes la douce honte trépassée de t’avoir ainsi détournée. Son ombre déposée sur le mont délicat de ta géographie adulée m’ajoute tant d’émoi, que je ne soutiens plus la tête vorace de mon désir, et je sens tout mon être te dessaisir de ce délicieux accessoire, qui chantilly et soie, s’en ira sa course finir, auprès de sa sœur de naissance, te laissant, charmante rebelle, rouge et nue. Il restera là, sans gémir, sur le sol inerte, alors que toi…

Sais-tu que lorsque tu chante, cela dessine dans l’espace des lignes et des arabesques de splendeurs, et que cela brille cette architecture de plaisir. Guillochage sublime qui hypnotise mon être, le comprime, le dilate et le cascade sur ta peau fine. Hétéroclite. Qui mélange les déclinaisons. Tu m’accordes à tous tes temps, et je me conjugue lentement entre tes harmonies saccadées.

Ce qui me fait mal, c’est quand il ne me reste que l’aube consumée, et que j’ai la bouche sèche, le teint couleur cendrier, lorsque le vin capiteux de mes envies n’a plus tes hanches pour se raccrocher, et qu’il tombe dans le vide parce que la nuit était or et rubis, et que sans toi qui soleil couchant ma vie, sans la cerise de ta bouche, je ne suis qu’une photographie en noir et blanc, un bout de papier jauni.

En passant

Red

Mots offert par la merveilleuse Maanilee : étoile, lancinant, buée et velouté

 

Le soleil s’écrasait sur le bitume, et c’était presque liquide dans la bouche. L’aire était désertée par les voyageurs depuis la fin de l’heure du repas.

La musique à fond dans l’autoradio déboulait dans ma poitrine, avec un léger tremblement de basse. Allongée sur le capot brûlant, je laissais faire le ciel.

C’était un peu comme me souvenir d’hier soir. Un peu comme me souvenir de toi. Un peu humide, un peu moite, un peu salive.

Lancinante, la voix groovie grave me caressait l’intérieur, et c’était clairement jouissif. Y avait comme de la buée dans mon short en jean, trop court sur mes cuisses trop rondes.

Et je matais cette salope d’étoile diurne me cramer l’esprit avec délice, je me sentais comme un sunday oublié au zénith.

Tu t’étais cassée un peu avant l’aube, en me laissant ton soutif en souvenir.

Quand j’aurai le temps, je le soupirerai avant de m’endormir.

En attendant, je me veloute de toi, du bout des doigts.

 

 
Musique: Adorable one, Lee Moses

En passant

XI – La Force

Mon amour,

J’ai pensé mille fois les temps anciens, et parfois ils m’ont rattrapés. C’était doux et un peu amer. J’ai léché leurs doigts fins, tu sais, un peu lentement, sensuellement.

Pendant que tu dormais, je me laissais prendre par le vent et les étoiles, et c’était chaud et tendre. Je t’ai murmuré que je t’aimais, et j’ai volé tes lèvres à ton sommeil.

Assise au bord du monde, j’ai laissé battre mes jambes pour qu’il dérive un peu vers le sud. Là où l’été est plein et fort. Et, splendide alors, j’étais ton unique reine.

Dans mes rêves, les lions étaient dorés et couverts de plumes, ils disaient les mystères et les cardinaux, comme ils étaient beaux.

Mon amour, mon amour,

D’un songe je mélangeais les couleurs de ton désirs à ma peau opaline, et j’étais tienne.

A mes yeux entrouverts, tu as bu toute l’eau de mon âme, penché tout contre moi, j’ai senti ta puissance, et j’ai découvert ma force.

En passant

A la poursuite de l’enfant qui voudrait bien venir mais qui ne trouve pas l’adresse.

C’est la petite histoire, la petite ritournelle, le refrain familier de tes doigts au bout de mes doigts. En transparence.

Le souffle ténu de l’invisible sur mon front, petite caresse discrète.

C’est ton rire qui ne surgit pas au milieu du salon, et qui pourtant raisonne dans mon cœur.

C’est ce sourire que tu tiens déjà de ton père. Et qui me fait fondre.

J’entends ta voix quand je fais silence en moi, que j’écarte les doutes, les craintes, et la fureur de l’impatience.

Et je te sens respirer plus fort lorsque tu aimes déjà la vie que j’aimerai tellement te donner.

Quand tout est calme la nuit, je te vois nous observer en silence, et parfois je te sens t’endormir contre nous, petit espace précieux, entre nos corps assoupis, qui n’attend que de se remplir de toi.

Mais tu ne trouves pas la route, le chemin qui te mènerait à nous.  Dans le dédale de tout ce qui est vaste, tu t’égares dans la nuit mal éclairée du hasard.

Mais tu ne trouves pas de carte et de boussole, dans tes poches pleines de vents et de soupirs, tu ne trouves qu’un petit peu de nous effacés au creux de ta paume.

Et entre mes doigts, les mois glissent les uns après les autres, ne me laissant qu’un goût de sable.

Alors, je vais me poser sur la butte, au milieu du grand champ des possibles, et pour combattre la nuit, j’allume la plus grosse des lampes, le plus flamboyant des feux.

Alors, je me tiens entre les ténèbres du vide et tes pas, pour que tu avances jusqu’à moi. Jusqu’à nous.

Alors, je t’ouvre mes bras.

Et je te crie :

« C’est ici ! C’est ici ! Viens ! Tu es attendu, espéré. Tu es déjà aimé ».

Et je te crie à la vie.

Mon enfant, mon amour.

Sur ton front, toutes les étoiles se déposent, elles seront ta carte, ta boussole, ta certitude.

Que c’est bien ici.

Que c’est ici.

Chez toi.

Musique : I’ll keep you safe, Sleeping at last

En passant

Le deuil du vide

Je suis assise là, au creux de mon appartement immaculé. Un loukoum, précieuse poudrée au teint de rose, s’est un peu penché sur le côté d’une assiette en porcelaine.

Le ciel est immobile, même les nuages hésitent à se mouvoir et s’agrippent au soleil, discrètement.

Il n’y a pas vraiment de bruit à cette heure dans la ville, je crois que tu te serais exclamée : « Comme c’est calme ! »

Et rien que ta voix aurait fait échouer ton exclamation. Sorte de point de départ à une logorrhée dont tu avais le secret, de ta voix éraillée, et perchée.

J’aurais sûrement souri en te regardant sortir ta liste, écrite au dos d’un prospectus vantant je-ne-sais-trop-quoi. Et tu l’aurais noté, tu notais toujours quand je me moquais gentiment de toi.

Pendant un long moment, avec ton air offusqué, tu m’aurais mise au défi d’être aussi lucide à ton âge.

A ton âge…

Ton âge qui n’a jamais terni tes yeux, jusqu’au bout.

Ton âge que tu craignais toujours trop court, même si, c’est sûr, tu surveillerais d’en haut ! Alors attention hein !
Attention, oui…

J’ai fait attention à toi. Bien sûr, ta dernière chambre n’était pas celle d’un château, et malgré quelques tours de passe-passe de mes mains, la magie était insuffisante pour plaire à tes goûts sophistiqués.

Ma petite bourgeoise.

Ta main qui tremblait en serrant la mienne, si fort que j’en avais mal. Elle me parlait encore tu sais, quand toi tu n’y arrivais plus.

Elle me disait : J’aime la vie.

Elle me disait : Y a que des vieux ici !

Elle me disait : Reste près de moi, c’est trop calme dans ma carrée !

Tu sais, quand je dis aux gens que je t’ai perdu. C’est pas bien facile pour eux de réaliser ce que ça veut dire. Même ceux qui m’ont bien connu. Parce qu’on va être sincère, t’avais pas que des qualités, et tu étais vraiment la reine des casse-couilles.

Mais, c’était toi.

Ta volonté, ton optimisme, ta sensation que tout était urgent. Absolument tout !

« Rappelle moi ! C’est Urgent ! »

C’est urgent…

Plus rien n’est urgent depuis que tu es partie, tu sais ça ?

Plus personne pour me dire que prendre mes vitamines, c’est urgent. Que penser à ramener un papier pour un obscur dossier à réaliser dans un mois, c’est urgent. Plus personne pour me dire que c’est urgent d’être dans ton urgence.

Ah, je continue à aller le voir, ton mari. Tu sais, celui que tu as adoré détester. Il n’en sort pas indemne de tes conneries.

Mais qui peut sortir indemne de t’avoir connu ?

Quand tu montais ton chapiteau et que tu faisais tout ton cirque ! En grande matriarche de notre famille décimée. Qui pouvait te résister ?
A part Dieu. Celui que tu priais pour des broutilles, enfin son fils.

La nuit, quand tu pouvais plus dormir.

T’as passé toute ta vie à te soucier de ce qui ne te regardait pas. Et maintenant, qui nous regarde vivre ?

Et maintenant, qui va érailler le silence d’une voix perchée et insupportable ?

Je fais des listes, de temps en temps.

Par nostalgie.

Y a un truc à faire qui revient un peu tous les mois.

Tu m’avais dit : « Si tu as un bébé, tu ne t’occuperas plus de moi ».

Maintenant, que j’ai plus toi à m’occuper…

Si tu me laissais l’avoir cet enfant ?

Hein, ma vieille chieuse ?

Ma salope.

Je t’aime, entre deux respirations. Le temps de faire le deuil du vide.

En passant

Le Fou mange la Reine.

Notre cercle d’amis, comme n’importe quel regroupement d’individu, avait sa petite hiérarchie, ses habitués et ses dilettantes, ses dominants et ses dominés, ses individus à fonction et ses inutilités. Une minuscule société dans laquelle je me sentais souvent à l’étroit. Pourtant, je n’avais pas une trop mauvaise place, je m’étais fait, la première, le chef de la meute. Pas un souvenir inoubliable, contrairement à ce que pouvait considérer l’intéressé. Cela suffisait à asseoir ma position en tant qu’ancienne, d’être enviée et respectée par les plus jeunes qui le dévoraient des yeux en glapissant des rires excités.

Je détournais les yeux de cette situation un peu trop répétitive, et regardait l’environnement tendance d’un de ces bars qui avait notre préférence. Enfin la sienne. Frédéric choisissait toujours nos descentes, nos sorties, nos sujets de prédilections, quand nous devions rires, et quand nous devions être sérieux.

Je l’agaçais depuis quelques temps, car je semblais absente, m’avait il reproché, avec cette façon bien à lui de regarder droit dans les yeux, un peu trop proche mais pas assez pour devenir désagréable. Son parfum musqué m’enserrait alors le cœur, je me rappelais du goût salé de sa peau, et l’envie qui s’était éteinte au creux de moi quand il avait oublié qu’on était deux à jouer cette danse là.

« Emilie, tu m’écoutes ? ».

« Peut-être » que je lui fais.

Du coin de l’œil, je l’ai vu avancer, et de la malice m’est montée au sourire. Gérald était arrivé en catimini, dans l’angle mort de Fred, il ajustait ses mimiques pour lancer son numéro. Sa main s’est posé sur l’épaule carrée et ajustée à la veste tailleur qui me cachait une partie du décor.

« Fred, Fred… je te trouve un peu, tu sais, tu vois quoi… et ce serait bien si tu pouvais, d’accord ? »

Il avait rendu sa voix un peu épaisse et chaude, en imitant à la perfection les tonalités virilisantes de mon interlocuteur.

Je me mis à pouffer, ce qui aggrava le rictus crispé de Fred.

« Tu fais chier, Gérald » gronda-t-il avant de se détourner de moi, pour aller offrir un sourire carnassier à sa cour.

« Tu fais chier, Gérald  » vint me ronronner le susnommé à mon oreille, du sourire éparpillé jusque dans les pupilles.

« Alors poupée, on danse ?  » proposa-t-il ensuite. J’acceptais avec plaisir. Gérald était petit, un peu difforme, sans lui retirer un charme certain, son visage semblait pourtant plus qu’insignifiant, ses cheveux bruns étaient coupés trop courts sur une calvitie qui ne saurait tarder à s’installer, ses yeux étaient étroits et sans éclat, sa bouche et son nez trop fins, à peine dessinés. Sous la lumière tamisée, on aurait dit une petite fille grimaçante. Mais quand il souriait, il y avait quelque chose de fascinant, de fabuleux, d’excitant.

« Emy, tu es splendide ce soir. » Il me susurrait dans l’oreille, de cette voix claire et amusée qui me filait des frissons. Il était clairement trop proche, et je ne voyais aucune raison pour trouver cela désagréable. Il dansait comme un diable, et c’était parfaitement enivrant.

Y a bien un moment où je finirai dans son lit, et l’idée était loin de me déplaire. Surtout quand je voyais l’air dépité de Frédéric, et les moues de dégoût de ses poules de compétition.

« Qu’il est doux de s’échapper. » Gérald minaudait à mon oreille, lissant mes pensées du bout de sa langue. Et c’était comme de la chaleur le long de ma colonne vertébrale.

La soirée avançait, l’alcool se dispersait dans nos veines et nos rires. Nous n’écoutions plus les autres jacasser. La musique était plutôt agréable, et il me murmurait des histoires d’amour entre les jeunes femmes qui se pressaient contre les cuisses de Fred. L’ensemble avec force descriptions érotiques et humour.

Un moment donné, il se redresse, et me sert une grimace contrariée. Je lève les sourcils, étonnée.

« Je suis certain de faire ça mieux que lui !  » me déclare-t-il d’une voix un peu cassée.

« Montre-moi ça ! » je lui propose avec enthousiasme. Il me fixe un instant pour s’assurer que je ne me moque pas de lui, mais je lui tends la main pour qu’il m’emporte.

Son visage s’illumine, le rendant presque beau. Il attrape ma main et me soulève jusque dans ses bras. Nous passons à côté du trône, il se penche tout contre l’air contrarié de Fred.

« Ce soir, le Fou mange la Reine », lui assène-t-il.

Nous sortons sous son éclat de rire, un peu dément, qui me bouge déjà de l’intérieur.

————————————

J’ai un peu du mal à réaliser qu’Emilie est assise, là, sur le siège passager, avec ses longues jambes et sa moue amusée.

J’ai vraiment rien à dire d’intelligent. Il ne me vient même rien d’idiot. Elle sent atrocement bon, son visage est à peine maquillé. Elle jette un œil dans ma direction, on dirait qu’elle est presque étonnée d’être là.

Je lui souris, surement un peu niaisement. Puis, je démarre la voiture. Mes doigts cherchent à tâtons le lecteur audio. Une idée stupide me traverse le sourire.

La musique se lance et les urge overkill démarrent leur titre tandis que la voiture s’emplit d’un grave « Girl, you’ll be a woman soon » provoquant l’effet escompté.

Elle est hilare, et me jette des regards de connivences que je lui rend non sans un certain soulagement.

On a un peu de route pour sortir de ce quartier. Je finis par lui demander pourquoi elle avait fini dans les bras de ce prétentieux. Enfin je l’ai appelé Fred, au cas où.

Elle m’explique qu’elle était jeune, naïve, en quête de sens, d’identité de femme adulte. Et que la réponse avait été loin d’être probante. Même s’il n’était pas son premier, c’était pas si loin. Et pis, qu’elle était ivre, tout bêtement.

Je ralentis, et je passe la seconde. Elle me regarde avec surprise.

Je me gare quelques mètres plus loin, pas très loin du parc paysagé. Celui avec un lac artificiel. Il est éclairé, et la nuit est plutôt belle.

« Tu habites par là ? »

« Pas du tout » que je lui réponds, en descendant de la voiture. Je lui ouvre sa portière et lui tend la main.

« On va dessoûler un peu ». Je lui propose ça tranquillement. Elle est un peu déstabilisée, mais elle accepte l’invitation. L’air est doux, j’aime vraiment l’été. Elle est magnifique dans cet endroit paisible.

Puis, elle n’a encore aucune idée de ce qui se trame, là, à quelques vibrations de ce lieu endormi. Je ne veux juste rien gâcher.

« Allons marcher » que je déclare, en la guidant vers la piste claire au milieu des toisons assombries de l’herbe coupée du parc.

Elle ne m’a pas lâché la main. Et je n’ai jamais été aussi heureux.

————————————

On est assis devant le miroir opaque du lac. La brise est chaude et draine des odeurs d’herbes sèches. En silence, nous scrutons la lune qui se ballade avec nonchalance dans un ciel couleur encre de chine. C’est un peu cliché, mais finalement assez inédit à mes yeux.

J’ai du frissonner malgré moi, il s’est redressé et m’a enroulé dans sa veste en jean. Elle sent bon les épices et la vanille. Je me mets à lui parler des constellations, de celles que j’adorai regarder gamine.

Je lui raconte des bribes de mythologie qui me reviennent par saccade. Il semble toutes les connaitre, et s’amuse à m’inventer d’autres fins à ces tragiques légendes. Je rentre dans le jeu et fait chevaucher Andromède pour sauver Persée d’une mère castratrice à tête de serpent.

Nos rires se glissent sous l’édredon des étoiles. Sa main est douce dans la mienne. Sa voix est toujours un peu souriante, surtout sur les intonations finales, ça fait quelque chose d’un peu délicieux dans l’oreille. Rien ne semble le presser, aucune urgence, et tout ce calme est si nouveau pour moi.

Je pose ma tête sur son épaule et je le laisse me bercer de ses mots. Ses doigts caressent imperceptiblement ma peau. De la chaleur coule dans mes veines, un peu d’or invisible.

Il finit par se lever. Il me tend à nouveau la main pour m’aider à le rejoindre. Je trébuche dans la manœuvre.

« Toujours un peu alcoolisé ?  » s’informe-t-il.

« Non… non plus du tout ».

Nos visages sont très proches, dans cet éclairage particulier, il m’apparait très différent. Je le sens plus vaste, et plus étrange. Quelque chose de fascinant se dégage de ses yeux. La lumière argentée les fait briller de façon stupéfiante.

Je me penche encore, hypnotisée.

Ses lèvres frôlent les miennes. Un soupir. Du bout des doigts, il caresse ma joue. Je crois apercevoir une délicate larme perler de ses cils. Mes mains remontent son corps mince, et glissent sous son tee-shirt.

Il frissonne tout contre moi. Sa veste me tombe des épaules. Ma bouche entrouverte l’accueille, si lentement, si doucement, si tendrement.

Déchirement délicat d’une plume dans le vent. Quelques instants qui retiennent leur souffle. Mon cœur qui manque un battement.

« Oh… Emy  » murmure-t-il, caressant ce baiser du bout de sa voix.

Blottis l’un contre l’autre. Seuls au cœur de la nuit. Saveur d’éternité et chantilly.

En passant

Lié Vé

« Raconte moi encore combien tu es vieille. »

Je caresse ses cheveux dorés, ses boucles légères sur son visage pâle, diaphane. Tout autour simplement le calme vide et creux d’un océan qui vient mourir sur la berge. N’importe lequel, juste celui ci. Maintenant. Ou bien était ce hier, ou avant hier.

Je me secoue légèrement, et essaye de rester en contact avec ma réalité. Je frissonne. Je reconnais pourtant bien mon bureau, et mes écrans qui scintillent de leur lumière artificielle devant moi. Aucune notification, les gens doivent faire la sieste, ou manger en famille, ou être en train de partir ou revenir de je ne sais où pour faire je ne sais quoi.

On est samedi. Le chat s’est endormi quelque part. La musique me fait flotter, je marche à la surface de mes pensées, et puis je plonge à nouveau. Cela absorbe mon esprit, mes yeux se brouillent, je la sens, cette pesanteur particulière.

« Combien ?  » demande la petite voix impérieuse, un peu trop grave pour sa tonalité toute neuve. Un peu comme quand on souffle pour la première fois dans une corne et que la brume descend mais par voile fin, c’est léger et profond à la fois.

« C’est beaucoup. Vraiment beaucoup ».

« Beaucoup comment ? »

« Imagine la chose la plus vieille que tu connaisses ? »

« L’Univers ? »

« Lequel ? »

« Celui ci ! Il y en a d’autre ? »

Je lui souris. J’aime quand ses yeux sont curieux et qu’ils me regardent, attentifs et perçants.

« Je suis encore plus vieille que cet Univers là oui. »

Ma phrase vient se perdre dans le vent. Je coule mes doigts autour de sa peau fine, il frisonne.

« Plus vieille que l’Univers, ce n’est pas possible ! »

Je ne souris plus. Je me souviens de trop de choses je suppose. Peut être qu’un jour cela deviendra insupportable et que je choisirai de tout oublier.

« Tu n’es pas si vieille, tu n’es pas si vieille ! »

Il insiste, il a presque les larmes aux yeux, il me dit que sur mes papiers j’ai à peine 45 ans.

Il s’est levé de colère dans son corps jeune et blanc, et presque nu. Il me montre du doigt de fureur.

« Tu me mens ! »

Je n’ai pas besoin de répliquer à cette accusation, je me contente de me lever aussi et de lui ouvrir les bras.

Il s’engouffre à l’intérieur en pleurant. Quand il pleure, c’est le monde entier qui tremble.

Je m’arrache de toutes mes forces à ces émotions douloureuses. Mon appartement est toujours là, identique à l’instant précédent. Le vent vient jouer avec les feuillages de mes balcons. Le ciel s’habille de coton sur sa parure azurée claire.

Je crois bien qu’il s’est endormi le temps, ici.

« Ne me mens pas ! »

Quelque chose m’agrippe et me ramène brutalement sur cet étrange tourment face à ce jeune homme à peine plus qu’adolescent.

« Calme toi, mon amour, calme toi s’il te plait. Je te mentais, si tu veux. Si tu préfères. »

« Embrasse-moi »

« Oui »

« Aime-moi »

« Oui ».

« Ne me laisse pas. Ne meurs pas ! »

« Je ne peux pas mourir ».

« Moi si. »

L’espace s’étiole. Il y a un peu de larmes dans l’océan, c’est ce qui en fait le sel. Ce sont les étoiles qui me l’ont répété.

Il me dévisage. C’est très douloureux juste là, à l’intérieur.

Je lui caresse la joue, il dépose la tête dans sa main, un peu brusquement, avec cette maladresse insoutenable de ceux qui font les premiers gestes du monde.

Elle se penche doucement sur lui, guidant très lentement ce visage adoré tout contre le sien. Leurs lèvres soutenues à un soupir.

Je remonte à la surface, détourne un peu les yeux. J’ai du mal à regarder, je me sens de trop, et pourtant, le film se déroule lentement à moi, invariablement. Je peux bien le remettre à dimanche ou à lundi, il me rattrapera. Pour que je puisse voir. Que je puisse savoir.

J’ai le goût dans la bouche. Le goût que laisse l’autre en frottant un peu de lui au creux d’un peu de moi. J’ai envie de retenir le temps. De fermer les yeux.

Mais il fait toujours jour, ici, même les paupières closes.

Quelques murmures, des je t’aime éclatés, coquillages à la dérive d’une âme esquintée.

Elle laisse ses mains jouer sur ses reins, qu’il est splendide dans la lueur de l’éternité. Dans ses mouvements répétés qui différent tous en elle. Il la renouvelle dans cette étreinte perpétuelle.

Elle perd peu à peu la notion du monde, et la plage se disloque, l’océan se déverse dans le vide. Elle écarte les doigts pour retenir le néant en dessous d’eux, avant de perdre totalement le contact avec l’instant.

Ensembles, ils s’offrent leur chant. Pour que plus jamais rien ne tombe sur le sol.

Mais leurs corps s’éteignent doucement dans les grains de sable. Accrochés à ses cils, la réalité a foutu le camp.

Ils se sont endormis.

J’essaye de m’en aller. Mais je l’ai réveillé lui.

« Combien elle est vieille ? »

Je suis interdite. Je m’approche de lui, et je lui murmure très doucement à l’oreille.

« Un peu moins que moi, mon amour, un peu moins que toi ».

Je sens ma chaise sous moi, solide et tangible, ça me donne un peu la nausée de ne plus sentir l’odeur de son cou, de ne plus caresser ses frissons.

Absorbée par la lumière, je me demande.

« Et aujourd’hui, combien je suis vieille depuis que tu n’es plus là près de moi ? »

En passant

Comment tu t’appelles ?

Eimeric a su que tu existais bien sûr, mais il n’a jamais cherché à en savoir plus, je crois qu’il avait trop honte. Et qu’il n’avait pas envie de me retirer ça aussi, le privilège de t’avoir rien que pour moi.

Je l’en remercie. Profondément.

Tu as grandi avec cette force qu’ont les enfants. Cette gravité qui leur est propre. Cette joie d’être qui n’appartient qu’à eux.

Ta grand mère était folle de toi. Ton grand père aussi, mais il le montrait moins. Sans rire, faudrait quand même pas se laisser aller.

Antoine était devenu ton meilleur ami et ton plus grand confident, après ton nounours.

Et j’étais ta mère. Tout simplement.

Parfois, Judith, tu avais ce même sourire, le matin. Ce sourire que j’aimais si fort. Et cela me faisait du bien à l’intérieur, si fort, si intensément.

Tu as 4 ans aujourd’hui, tu es une grande !

Tu aimes m’affirmer ça avec tes grands yeux clairs, ceux de ton père.

Antoine t’a promis de te présenter le fils d’un ami à lui, pour ton anniversaire. Tu ne tiens plus en place.

On frappe enfin à la porte. C’est juste pour faire un peu dans le théâtrale car y a bien longtemps qu’Antoine, il ne frappe plus à la porte.

« Mais rentre !  » hurles-tu en m’imitant malicieusement.

La porte s’ouvre sur la silhouette toujours impeccable d’Antoine, le très sympathique jeune homme blond qui m’était maintenant familier, et un petit garçon de ton âge, intimidé avec ses cheveux mi longs, et son petit visage triangulaire.

« Comment tu t’appelles ?  » lui assènes-tu sans ménagement.

« Johan » murmure-t-il.

Evidemment.

En passant

Un père comblé.

Antoine me tient la main, et je tente de ne pas hurler et de me concentrer sur ma respiration. La sage femme m’accompagne avec ses conseils.

Les murs sont blancs, et je me sens à la fois incroyablement mal et fabuleusement bien.

A chaque nouvelle vague, je serre la main sombre et rassurante de mon ami.

J’ai refusé de savoir avant ce que tu étais, petit bout de moi, mais j’y crois, j’y crois si fort.

Finalement, les choses sérieuses commencent à se mettre en place, j’ai une violente poussée de nausée.

Décidément, tu aimes me secouer les tripes, et j’ai l’impression que ça ne sera pas la dernière fois.

Et puis, tu commences à sortir de là, à trouver l’issue, mon issue.

Alors, on te pose sur moi, en me disant que tu es une fille. Une belle petite fille toute neuve.

Ma petite Judith.

La sage femme se tourne vers Antoine.

« Vous êtes un père comblé ! »

La première chose que tes petites oreilles ont entendu, je crois bien que c’était notre rire.

En passant

Tout en contraste.      

Il faut quelques jours à ma mère pour débarquer chez moi. Une enveloppe craft à la main, ouverte évidemment, malgré mon nom inscrit dessus de la main d’Eimeric.

Elle est dans un état terrible. Un mélange de colère et de stupeur. Cela me donne envie de sourire.

Je la salue, en me levant pour allumer la bouilloire. L’après midi va être longue.

Ce sont les papiers du divorce, avec un petit post-it blanc qui porte un « je suis désolé ».

Un peu court pour un auteur, mais pour une fois qu’il me noie pas dans son discours, j’apprécie.

J’explique à ma mère que je vais rester ici, que j’ai repris mes études, et mon travail. Et que je vais lui payer le loyer de l’Appartement.

Elle refuse. Encore un peu choquée, mais peut être encore plus de me voir si sereine.

« J’étais tellement sure ».

Tu as toujours été sure de tout me concernant, ma pauvre petite maman. Mais je n’ai pas besoin de te le dire. Tu sens bien que tu t’es trompée tellement fort jusqu’ici que tu n’en rajoutes pas.

Je t’annonce pas tout de suite ce qu’il va se passer plus tard, je me garde ça pour un jour plus doux, avec plus de soleil et de chaleur dedans.

Au printemps surement, quand ça deviendra évident.

Je t’explique que je suis bien maintenant, toute seule. Et que j’ai juste besoin de calme, de tranquillité. De me concentrer sur l’essentiel.

Tu me regarde abasourdie. Tu es mignonne quand tu arrêtes de forcer ton sourire.

Je te demande si cela ne te dérange pas de me donner tes clefs, j’aimerai les prêter à un ami qui me soutient beaucoup ces derniers temps.

Je vois une lueur d’espoir mais là j’ai plus envie de jouer. Je lui explique les histoires des moutons et des vaches à ma petite maman.

Et dans la foulée, je lui parle de ma préférence en la matière. Et de Judith.

Ma mère, elle ressort de chez moi, en cherchant la réalité à tâtons.

Je m’excuse silencieusement auprès de mon père, la soirée va être compliquée pour lui.

J’enveloppe l’Appartement du regard, la lumière filtre par les grandes fenêtres de la cuisine, et se déverse jusqu’au canapé rouge. Mon coeur fait un petit bruit d’oiseau sorti du nid.

Je vais peut être changer quelques coussins.

Quelques choses de plus vifs, de plus intenses.