En passant

Des larmes de joie

Je continuais à vomir, à intervalle régulier. Je m’étais donc assise directement dans la salle de bain. Les souvenirs en surface tremblotaient au dessus de moi.

La tige blanche entourée de plastique était posée sur le lavabo, pas bien loin de là.

Je crois que si c’est une fille, je l’appellerai Judith, tu vois…

Antoine vient de frapper à la porte, comme je suis à nouveau en train de me pencher sur les toilettes, je l’entends entrer.

Il débarque dans la salle de bain, et me tient les cheveux.

Si tu savais comme ça me fait marrer, Eimeric. Si tu savais…

Il me récupère, un peu secouée, un peu tremblante, le visage couvert de larmes acides.

« Hey, ça va aller ? Retour de ta cuite d’hier ? »

Il ne sait pas encore que je bois jamais d’alcool. Je fais un mouvement de menton vers l’objet du délit.

Il lève un sourcil, me regarde surpris, prend la chose pour l’examiner.

« Oh la vache ! », exprime-t-il.

Et les moutons, je pense, décidément hilare.

Antoine m’observe tranquillement, il tente de jauger la situation. Puis, il aperçoit mon sourire sous le déluge.

Il m’aide à me redresser un peu, on dirait que la crise se calme enfin. On retourne s’installer dans le canapé rouge.

Tout me semble familier et nouveau. Evident un peu aussi.

On passe la soirée devant une pizza.

Cette fois, c’est lui qui me raconte sa vie.

Je lui demande si l’alliance appartient à une union.

Il me dit « Mascarade ».

Et je lui réponds que la mienne aussi.

C’est bon de parler enfin avec quelqu’un.

En passant

Nouvelle donne.

Rester dans l’Appartement ce soir-là, c’était juste un peu trop. Alors je suis sortie, retrouver mes pas sur les trottoirs du quartier, à la lumière blafarde des lampadaires.

Je n’étais pas vraiment triste. Pas vraiment blessée non plus. J’aimais Eimeric depuis assez longtemps pour savoir que c’était inévitable. Eimeric, il était pour Judith.

Je n’étais qu’une partie de l’Appartement, un bout de décors familier. Je devais retourner à ma place, et retrouver un second souffle.

Mes jambes animées de quelques dessins inconscients arrêtent le mouvement de mes pensées. Je lève la tête.

Evidemment, je retrouve le MacDo devant moi, en mode nocturne, replié sur lui même, gros chat ventru, parcourus de ses clients agités et affamés.

Je reste postée devant. Dans une heure, c’est la fermeture.

La pluie commence à tomber.

Je la sens glisser sur mes cheveux, mes vêtements, rentrer dans ma nuque, imprégner mes vêtements et les pénétrer. Une pluie un peu chaude, d’été indien.

Je me rappelle du visage de Judith sur la pluie, en train d’hurler :

« Oh oui ! Pluie ! Lave moi ! Purifie moi ! Pénètre moi !  » et son explosion de rire, la danse de joie dans laquelle elle m’embarquait au milieu du parc, au milieu de la nuit, au milieu de mon cœur.

Je me mets à sourire, à sourire profondément, pleinement, totalement. A sourire comme j’ai jamais souri. Je me sens vivante. Incroyablement vivante. Et tremblante aussi…

« Tu ne serais pas en train d’attraper froid, Johanna ? ».

Mon ancien chef a toujours la même voix vibrante, mais pour le coup, là aussi, je ne suis pas la bonne personne.

Alors, ça me fait rire. Mais d’un rire presque compulsif. Un rire un peu fou, un rire qui explose en des milliers de morceaux de couleurs.

Je crois qu’il finit par se demander si je ne suis pas un peu ivre. Et il décide de me ramener chez moi.

Le seul chez moi qu’il connaisse, car pour le reste, il ne sait pas grand chose finalement.

Il monte avec moi à l’Appartement, il sait que je sais, et que donc tout va bien, les moutons, les vaches tout ça… Alors, il me dit, tranquillement :

« Va falloir se désaper et prendre une douche chaude, mademoiselle je-me-marre-comme-une-démente-sous-la-pluie ».

Quand je sors de là, habillée dans un de mes vieux tee shirt, enfourné à la va vite dans mon sac en partant de chez Eimeric, il m’a préparé un thé chaud, et il regarde la déco.

« C’est un peu vide ici ».

Alors, moi qui jusqu’ici ne parlait quasiment jamais, je lui raconte tout, depuis le début, en détail, je lui parle comme j’ai jamais parlé à quelqu’un. Et ça dure toute la nuit.

Il m’écoute, vif, intéressé, curieux, amusé, attristé.

Je crois que j’ai fini par m’endormir dans ses bras, et pour une fois, même l’aube ne m’a pas fait peur.

Quand je me réveille, il a monté des viennoiseries et il est en train d’enfiler son manteau.

« Je dois aller bosser, Johanna. Au fait, moi c’est Antoine pour toi maintenant, je repasserai peut être ce soir, si tu veux on se fera un truc ».

Je souris et j’acquiesce.

La porte se referme en douceur.

Et je crois que c’est là que j’ai vomi.

En passant

Sans surprise.

Les choses deviennent ce qu’elles doivent devenir. Une seule femme c’est pas suffisant pour ton corps Eimeric, toi et moi on s’en doutait.

Alors forcément, y a ce soir particulier, où je rentre un peu plus tard, parce que j’étais chez mes parents, et que ma mère voulait me parler encore et encore.

Ce soir où tu as oublié que tu m’avais épousée. Le soir où tu as oublié qu’on vivait à deux chez toi.

Elle avait surement dû t’admirer toute cette soirée organisée en ton honneur, belle et parfumée, fine et brillante, à ta merci.

Maintenant, elle est nue et endormie dans ton lit. Oui, ton lit celui qui n’a pas vraiment eu le temps de devenir le nôtre.

Je suis dans l’encadrement. Paisible, limite libérée d’un poids.

Tu ouvres les yeux, je lis sur ton visage un mélange de surprise et de culpabilité. Soudain tu te souviens, l’alcool et l’orgueil ont dû se dissiper un brin.

Ma tête hoche doucement, un peu comme pour te rendormir. Tu ne te lèves pas, tu sais que ça sert à rien.

J’attrape quelques affaires dans ton salon, je viendrai reprendre le reste plus tard.

Ma mère se plaignait justement plus tôt de ne pas réussir à louer l’Appartement. Je retrouve tes clefs, près de ta télé, dans une petite coupelle turquoise que Judith t’a offerte un été, pour mettre de la couleur dans ton encre, elle avait dit.

Je caresse un instant son visage au creux de moi. Puis je ferme la porte sur ta vie.

Sans surprise, tu ne me retiens pas.

En passant

Et les moutons…

J’ai arrêté mes études, et mon job. Je fais mes cartons.

Juste mes affaires personnelles. L’Appartement sera loué en meublé.

Je m’installe chez lui. Il a réussi à publier.

Il me répète que c’est Judith qui a fini de l’inspirer. Que souffrir ça fait grandir.

Sa petite notoriété commence à s’étaler, tache d’huile dans la rentrée littéraire. Il enchaîne les cocktails, et les signatures. On se l’arrache dans les milieux tendances.

Un soir, tandis que je fais sagement la potiche sur une banquette en velours rouge d’un resto bar « concept » et que je regarde Eimeric faire son numéro de séduction à l’assemblée.

Une silhouette appelle mon regard du coin de l’œil.

Enfin… une silhouette mélangée à une autre silhouette.

Cet homme élégant, à la peau noire, aux reflets mats, impeccablement habillé, qui danse front contre front avec un jeune homme blond aux traits fins.

Merde alors !

Je continue à fixer du regard la scène, totalement abasourdie.

Je ne pensais pas retrouver mon chef ici, pas comme ça, pas avec ce genre de compagnie.

Ah oui… forcément… le dernier métro.

Je me prends à sourire.

Le premier vrai sourire depuis le départ de Judith.

J’ai dû fixer trop longtemps. Il m’a vue. Il me sourit aussi, un peu embarrassé. Je lui fais un petit signe de la main, le sourire me monte aux yeux.

Le sien aussi, soulagé.

Rien de plus. Il continue sa danse. Je continue à faire la potiche.

Et les moutons seront bien gardés… ou les vaches, je ne sais plus.

En passant

Le plus beau jour de ma vie.

Foutaises.

On m’a habillée pour que je fasse la poupée de porcelaine au bout d’une allée de mairie, avec des chaises pliantes et un gars, enguirlandé d’une écharpe tricolore, qui fait semblant de trouver solennel le moment.

Je fais un peu la même chose, histoire de justifier que ma mère chiale sur son « sourire de circonstance ».

« Je te l’avais dis que ce serait lui !  » Elle avait répété en me serrant mon corset. Outil de torture qui me compressait présentement les seins, les côtes, et le cœur.

A moins que pour le cœur, le corset n’y soit pour rien.

Eimeric était impeccable dans son costume blanc. Moi j’avais l’impression de bailler dans ma robe, ou l’inverse.

Il m’a mis la bague au doigt. Je suppose que j’ai dû faire un peu pareil.

C’était pas tout à fait réel cette histoire. En tout cas, moi j’étais pas réelle dans cette histoire-là.

Quelques mois à s’envoyer en l’air dans l’Appartement, à faire semblant que tout ça c’était la suite logique, que nos sentiments n’avaient aucune zone d’ombre. Que le fantôme de Judith n’errait pas dans notre lit, entre nous, entre minuit et deux heures du matin.

Quelques mois à faire semblant d’y croire, à le laisser me donner des mots doux, à le laisser me caresser les fesses quand je partais bosser.

Et voilà qu’il m’épouse pour de vrai. Ce con !

Je sors de la salle à son bras, on nous balance plein de trucs en même temps que le soleil me tombe sur la tête. Je me sens assommée.

Il me murmure de sourire pour les photos. Et moi je repense à mon chef de chez Mac Do.

Qu’est ce que je fous là ?

C’est ce qui doit se lire sur les clichés pris par le photographe et son énorme objectif.

En passant

Adieu, mon Amour.

Après la cérémonie, on est rentré à l’Appartement.

L’Appartement, c’était vraiment comme ces cachettes qu’on faisait tous les trois, gamins, sous la table de la salle à manger, avec la grande couverture rose et blanche.

C’était chez Nous. Même si je voulais pas l’accepter. C’était chez toi, même si je voulais toujours délimiter mon territoire.

Et là, y a plus que deux abrutis dans ce fichu appartement, et des plaies de silence.

Eimeric essaye de mettre la cafetière en marche, mais ses yeux sont tombés sur ton mug.

Il commence à sangloter. Je le vois trembler de partout. Ses nerfs sont en train de lâcher.

Je m’approche de lui, je me colle à son dos. Je ne veux pas qu’il voit que mes yeux me brûlent.

Alors, le sol se rapproche de nous, un peu au ralenti, pendant qu’il s’agrippe à mes bras enlacés autour de son corps. Je sens vibrer les hurlements qui lui sortent de la gorge. On dirait un chien qui agonise. Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais rien faire pour arrêter ça.  Même la douche est trop loin.

« Johanna ».

Il semble retrouver son souffle, la tempête retombe, il me détache de son dos, et se tourne pour me faire face. Par réflexe, je baisse un peu la tête.

Il me soulève légèrement le menton, il me regarde dans les yeux.

L’univers entier se jette sur moi et me dévore. Je suis figée dans ses myriades d’étoiles qui me percutent. Il me caresse la joue.

C’est donc ça que ça fait.

Pourquoi c’est maintenant ? Pourquoi c’est pendant que tu dors dans ta petite boite au fond de ce trou tout noir ?

La suite déboule à toute vitesse, sa main glisse derrière ma nuque, son visage se rapproche, et je peux sentir les restes de son after shave. Derrière son oreille, ça sent un peu plus fort. Et ça m’embarque tellement loin. J’en ai tellement besoin. Tellement envie.

Il se penche sur moi, et je me sens minuscule. J’ai l’impression de flotter. Ses lèvres se déposent sur les miennes. C’est doux, mais pas longtemps. L’ouragan s’accroche à ma langue et m’emporte encore plus loin, dans un désert brûlant. Je me sens abandonnée dans ses bras.

Il sait faire tout ça, apparemment, pour lui c’est toujours un peu pareil. Alors il suit son programme. Je crois que c’est pour cesser de réfléchir, de souffrir. Tant pis pour la raison, si c’est ce dont il a besoin. Si c’est ce dont j’ai envie.

Moi, comme toujours, c’est la première fois. C’est forcément la première fois, à chaque fois. Avec elle aussi, c’était toujours la première fois. Le premier baiser, la première caresse. La première jouissance.

Il doit y avoir encore un peu d’elle dans le creux de ses reins à lui. Un peu de moi sur les bords de ses doigts qui pincent la pointe durcie de mes seins.

Je le laisse m’embarquer dans sa folie, dans sa violence. Nos vêtements s’écartent autour de nous, mues noircies par ton deuil.

Il me pénètre. Et je sais qu’il remplit tous les trous béants du monde. Je suis accrochée à lui, assise sur lui, juchée sur lui. Agrippée aux roches de ses épaules, je traverse le typhon de son âme.

Au milieu de la nuit, on se retrouve échoué sur la moquette de l’appartement.

Il tourne sa tête vers moi, il sourit, un peu tristement, mais il sourit.

« Johanna ? »

Je le regarde, il est beau. Bien sûr qu’il est beau.

« Tu veux m’épouser ? »

Je fais un hochement de tête, épuisé, vaguement affirmatif.

Il m’attrape, me glisse tout contre lui. Il est chaud, son cœur bat tranquillement. Je ferme doucement les paupières, pour regarder mon âme s’éloigner à tes côtés.

Adieu, mon Amour.

En passant

De marbre.

On était ramassé les uns contre les autres, le vent nous y poussait sans ménagement. Je scrutais le trou béant qui allait accueillir ta petite boite, une toute petite boite à ta toute petite taille.

Y avait des fleurs qui s’arrachaient de leurs gerbes sous les bourrasques. Les gens fermaient leur imper sur leur malaise.

Ta mère était absente. Encore.

Ton père se tenait là, les joues couperosées trempées.

Eimeric le fixait avec une colère sourde, pleine de violence, il ne supportait pas cette mascarade.

Moi, plus rien ne m’intéressait. Ni ceux qui te pleuraient, ni la rose chétive qu’on m’avait mise dans la main pour que je puisse la lancer sur toi.

Te lancer des fleurs.

Je suis sure que ça t’aurait fait marrer. Ton rire.

Ton rire, Judith. Juste ton rire.

Je l’entends dans le vent, il me secoue ton rire, il me donne envie de rire aussi, là au milieu des morts.

Il me donne envie de rire si fort que tu pourrais m’entendre. Toi qui me reprochait de jamais m’avoir entendu rire.

Je voudrais te l’offrir tu vois, là, maintenant. Maintenant que c’est trop tard.

Je suis dans la file sombre. Fantôme parmi les fantômes. Morte tu es toujours plus vivante que nous.

Je regarde les pétales s’écraser mollement sur ta boite, tout me semble minuscule et immense à la fois.

Vertige.

Eimeric m’attrape avant que je tombe dedans.

La pluie finit par tomber sur nous. J’aimerai dire qu’elle me lave de l’intérieur.

Mais cela ne fonctionne pas.

Pas cette fois. Pas sans toi.

En passant

Comme du coton

Le jour perce difficilement par la fenêtre. Je me suis endormie sur le canapé, il restait un peu de ton odeur. Juste là, sur le bord.

Ma mère me réveille. Son visage est marqué, ses yeux clairs sont rougis. Son sourire habituel tremblote sur les interstices. C’est douloureux à voir.

Je la prends dans mes bras.

Elle est venue m’annoncer que tu es partie. Mais je le sais déjà ça.

Elle arrive pas à parler, alors elle se blottit contre moi, et elle pleure. De gros et lourds sanglots, pourtant c’est pas ta mère mais la mienne.

Faut dire que tu étais plutôt chez nous que chez toi.

Faut dire que tu étais un peu la seconde fille qu’elle n’a pas pu avoir.

Alors, elle est là, secouée par sa détresse.

Et je l’enveloppe de mes bras, parce que j’ai pas les mots.

Tu me manques déjà. Eimeric doit être en train de s’occuper de tout. C’est du genre à s’occuper de tout dans ces cas-là.

Ma mère essaie de dire des bribes de choses juste pour tenter de me consoler au milieu de sa tempête.

Je lui souris.

Qu’est ce que tu veux que je fasse d’autre, hein, Judith ?

Tu fais chier, Judith.

Pourquoi tu es partie comme ça ?

Pourquoi tu n’es pas restée dans mes bras ?

Je t’aurais protégé moi.

Tu aurais été bien contre moi.

Comme du coton. J’aurais été pour toi… comme du coton.

Judith.

En passant

Réveille-moi

Parce qu’il y a pas de place pour la douleur, les larmes, le malaise, le besoin de silence et d’immobilité dans ce monde. Parce que c’est confortable de fuir ce qu’il se passe en soi en ayant l’impression d’être courageux.

Je suis allée bosser.

J’ai servi les gens, avec l’impression de les voir pour la première fois. Je les regardais dans les yeux, tous. Je me demandais à quoi ils ressembleraient dans un hôpital, recouverts de bandages, avec un tube dans la bouche.

Si leur famille serait là.

Si leurs amis manqueraient le travail.

Plus je les regardais, et plus je voyais Judith, des files et des files de Judith, qui me commandaient des Big Mac et des grandes frites, et du Coca light.

Je les servais avec une sorte d’acharnement compulsif, le sourire étiré sur mes dents, avec l’impression d’avoir les babines retroussées. Je voulais les déchiqueter.

Comme cet enfoiré de camion avait déchiqueté Judith. Ma Judith…

Mon service est passé trop vite, la nuit avait tout recouvert à l’extérieur, et à l’intérieur elle me démontait avec ses vagues en rouleau.

Je suis là, assise sur un des sièges baquets en plastique tagué, je regarde les métros défiler. Presque tous vides. J’ai perdu la notion du temps.

Je sursaute à peine quand il m’interpelle. Je lève les yeux sur lui, phare allumé, pour tenter de percer la brume qui m’a empaquetée.

« Johanna, il ne faut pas rester là, il faut rentrer chez vous, c’était le dernier métro vous savez ».

Il doit être deux heures du matin. Je ne veux pas savoir pourquoi mon chef descend du dernier métro pour rentrer chez lui.

Je regarde sa grande silhouette élégante, moulée dans son jean slim et son pull gris ouvert en V. Je suis fascinée par sa peau sombre et sa bouche aux lèvres rebondies. Son regard est rempli d’une sincère inquiétude.

« Suivez-moi Johanna, je vais vous appeler un taxi, vous n’avez pas l’air bien ».

J’obéis parce que c’est mon chef. Parce qu’il est beau dans cette lumière jaunâtre. Je le suis, c’est tout.

On sort côté station taxi, il parle au tout premier, lui donne mon adresse qu’il semble connaitre par cœur. Lui donne de l’argent. Je suis même pas foutue de lui dire d’arrêter ça.

En fait, j’ai envie qu’il monte avec moi dans ce taxi.

J’ai envie qu’il me serre contre lui, qu’il m’embrasse, j’ai envie de me perdre dans son odeur, dans sa peau, dans son corps.

J’ai envie qu’il m’envoie en l’air si haut que je puisse voir Judith par dessus la barrière. Pour lui hurler de rester ! Pour lui hurler de vivre !

Que sans elle, mon canapé il ressemble à rien.

Que sans elle, ma vie, elle ressemble à rien.

Mais, il me serre la main, et m’ouvre la portière.

« Rentrez bien Johanna, restez chez vous demain, vous avez besoin de repos ».

J’acquiesce au ralenti, pendant que le taxi démarre sans bruit.

Réveille-moi.

J’ai envie de lui hurler.

Mais il est déjà parti.

En passant

Tout blanc à l’intérieur.

Je crois que j’étais à peine réveillée, encore instable sur mon canapé, le regard dans le vague. J’attendais que la réalité se consolide autour de moi.

Mon téléphone s’est éclairé, m’indiquant qu’Eimeric tentait de me joindre. Silencieusement. Mon téléphone est toujours en silencieux, je ne supporte pas les sonneries, ni les vibreurs.

Je décroche et là il me parle d’une voix opaque, enveloppée d’un voile épais, qui semble étouffer. J’hoche la tête lentement. Je raccroche.

Comme un automate, j’enfile un jean sous mon tee shirt d’intérieur délavé, mes pieds nus s’enfoncent dans mes chaussures plates, je me fous pas mal qu’il pleuve. Je m’engouffre dans ma parka, et je sors de l’appartement.

Je ne me souviens même plus si j’ai fermé à clef.

Je suis là, assise dans ce bus qui n’en finit par de ralentir. Je vois passer le décor au ralenti, comme dans un film d’art et d’essai.

Le Chanel N°5 que porte la vieille à côté de moi, mélangé à son odeur de vieille, à son haleine de vieille qui respire lourdement avec ses poumons de vieille, augmente mon malaise vers des degrés qui me traînent sur le sol et m’écorche le cœur.

Je sens mes larmes qui veulent pas sortir, ça fait comme un embouteillage, ça tambourine et ça me fracasse le crâne. Pile entre les deux yeux. Un cratère de souffrance invisible.

Quand je finis le trajet à pied, je veux même pas regarder cet immense bâtiment aux angles blessants dans le ciel gris sale.

J’ai tellement mal, putain.

Dans le couloir, je trouve Eimeric sur un petit siège bleu en skaï, le visage enfourné dans ses mains. Je m’approche de lui. Je suis plantée devant là. Comme ça. Les bras le long du corps. Je sais pas quoi faire… je sais tellement pas quoi faire.

Il se lève. Il me prend dans ses bras. Il n’arrive pas à parler.

Eimeric qui n’arrive pas à parler.

Il pleure.

Moi j’y arrive même pas.

On se rassoit. On attend.

Dans ces couloirs, on les voit passer, et repasser. Quelqu’un va bien finir par s’arrêter devant nous et nous parler.

« Ses parents ne viendront pas, je pense ».

J’hausse les épaules. J’étais pas vraiment sûre qu’on appelait ça des parents en fait. Et puis, ça aurait changé quoi pour elle qu’ils soient là ou pas.

Même nous. On changeait rien là. Rien du tout.

Un homme en blanc a fini par s’arrêter devant nous, après plusieurs heures. Il nous a dit comme ça :

« La petite Judith, c’est vous les proches ? »

Eimeric a hoché la tête. Moi j’étais juste paralysée.

La petite Judith…

Je la voyais allongée sur mon canapé.

Je sentais ses baisers sur mes lèvres, petits, courts, piquants.

Son corps minuscule, sa peau fine, ses yeux immenses. Je fermais les yeux.

Juste pour être là, près d’elle, près de son rire après ses larmes, près de son soleil qui venait avec cette saloperie d’aube que je détestais tellement.

Il a dit des trucs, Eimeric m’a serré la main dans la sienne, pour me faire revenir. Je voulais pas. Je voulais tellement pas revenir.

On est sorti de l’hôpital pour qu’on se repose qu’il avait dit. Qu’ils la gardaient en observation. Qu’ils promettaient rien. Qu’ils nous contacteraient.

Eimeric m’a ramenée en voiture jusqu’à l’appartement.

Et puis, on est resté là, planté dans mon living, des ombres dans une journée sans soleil.

J’aurais voulu dire quelque chose.

Mais ça me faisait tout blanc à l’intérieur.

En passant

Le sourire, c’est du service.

Les odeurs de friture, et de la sueur du voisin. Quand on est à jeun c’est pas vraiment ce que je préfère. Mais faut bien que je la gagne cette paye dont j’ai pas besoin, vu que je ne partirai pas de cette vie.

Je me demande bien où j’irais de toute façon.

Je sers en automate la file interminable de menus Best Of, de grandes frites, et de boissons 80 % glaçons 20 % sucre aromatisé. Ils ont tous les mêmes têtes sans intérêt, de papier mâché à la machine à convention.

Et puis je ne suis pas assez réveillée pour y faire vraiment attention.

« Le sourire, c’est du service, Johanna »

Mon cœur manque un battement, c’est notre chef d’équipe qui est passé dans mon dos, je sens sa présence s’étaler de mes jambes à mes épaules, et mes joues devenir rouge Coca-cola.

J’acquiesce car j’ai la gorge sèche.

Son rire est un peu chaud. Et son parfum est à la fois élégant et incongru dans cette odeur de viande trop cuite.

« Détends-toi, Johanna, c’est juste qu’il est chouette ton sourire, n’hésite pas »

Mes mains tremblent. Je dépose par miracle une grande boisson sur son plateau sans la verser sur le client. Ma tête hochouille comme un jouet cassé pendant que je me calque un sourire figé de poupée à qui on aurait arraché la tête.

Il est déjà reparti donner une information à un collègue.

Je veux mourir de honte, mais il paraît que ce n’est pas fatal. Du coup, je continue mon service, en entendant des bribes de commande au milieu des battements brutaux de mon cœur qui tambourine pour tout fracasser de l’intérieur.

Ce que je peux être con, moi. Il doit avoir au moins 35 ans, marié, et deux ou trois marmots. A quoi je pense, au juste ?

Je dépose un énième paquet de frites, toujours le sourire en mode lavage automatique, 100 % cire anti moustique.

Quand sa main se cale sur mon épaule pour m’annoncer que je peux prendre ma pause, une partie de moi se déchire.

Du coup, je sors par la porte arrière avec juste une moitié de moi. L’autre, je crois, est restée collée entre ses doigts.

Je me demande s’il me la rendra un jour.

En passant

Spirale

pieds

Neige

 

Au Nord, les pieds nus dans la neige,

Frisson floconné, odeur de bruit blanc,

Quelques hyperboréens attachés en bandoulière,

le nez rosi par des camélias de sang.

Elle attend, elle attend, elle attend.

 

Ah je t’ai aimé, je t’ai aimé, mon doux amant,

Amandes et firmaments, tu m’as laissé

A l’orée de l’aube terrible de promesse,

Au creux des bourgeons et des ronces dénudées,

Je me suis mise à attendre l’été.

 

La fenêtre entrebâillée sur le volet fermé,

Je me suis allongée sur la fraicheur de la terre brulée,

Mon corps était zénith et nadir, tout à la fois,

D’ombre et d’or délacé à l’ombre du figuier,

La bouche entrouverte,  au sud, je t’ai embrassé.

 

Dans les contrées nouvelles, elle a déposé l’âme,

Quelques herbes dansent à ses pieds abimés.

Elle a tellement marché pour le retrouver.

Mais dans sa gueule acérée, l’ouest sauvage l’a emporté,

Et partout l’orange du ciel coule de ses plaies.

 

Adieu, Adieu mon tant aimé.

En hiver, je vais revenir t’inventer.

Au nord de toi, à nouveau,

Dans la plaine immaculée,

Je m’allongerai.

 

En passant

Judith est une salope.

Voilà, c’est comme ça qu’Eimeric m’a dit bonjour ce matin, en claquant la porte de mon appartement derrière lui. Quelque chose que je savais déjà. Je compris aisément que cette fois elle était venue pleurer chez lui et pas chez moi.

Ils avaient un terme pour ça, ils étaient sex friends. Moi j’appelle ça être malheureux, et j’en savais quelque chose.

Lui apparemment ne le savait toujours pas. Et il devrait continuer à l’ignorer tant que ça ne tiendrait qu’à moi.

Quand il eut fini de déblatérer sa tirade, je pris la tasse de thé qu’il m’avait préparée, et je le regardai se servir son café de la cafetière qui n’existait que pour lui dans ma cuisine. Logiquement, il allait me parler de son roman, et j’allais l’écouter. Cela durerait jusqu’à ce qu’il me rappelle d’aller pointer à mon taf. Celui qui me permet de payer des études que mes parents peuvent m’offrir mais il faut, parait il, que je connaisse le coût des choses.

Je me demande vraiment ce qui me retient de prendre ma paye de serveuse et de me casser loin de tout ça.

« Nous » me balance Eimeric qui a dû encore une fois suivre mes pensées silencieuses.

J’aurais bien ajouté que c’était plutôt une raison supplémentaire pour me casser le plus loin possible. Mais je savais que je manquerais toujours du courage nécessaire pour oser le faire. A la place, je regardais ses mains tenir son café et s’agiter dans des grandes figures de style.

Je repensais à celles de l’autre miasme qui m’avaient touchée ce dernier dimanche. Je me demandais ce que ça ferait de me faire caresser par Eimeric. Si ça aurait le même effet que lorsqu’il lit mes émotions, cette petite chaleur très légèrement douloureuse au milieu du cœur.

Il me mit dehors avec ma sacoche, et mon parka, apparemment c’était l’heure, et lui allait profiter du calme de mon appartement pour écrire.

Quand je rentrerai le soir, Judith l’aura rejoint, et ils m’attendront pour mater un énième navet.

Car même si c’est une salope, on l’aime toujours autant.

Et plus encore.

En passant

Je trouve ça indigeste.

Souvent ma mère me fait le coup, devant le sourire ironique de mon père, elle prépare un repas, avec plein de choses qu’elle est convaincue que j’aime toujours, et le rejeton d’une amie à elle. Si possible en train de réaliser des études brillantes, si possible avec un avenir tout tracé et un compte en banque prometteur. Si possible célibataire. Ah non, ça, c’est systématique.

Donc je suis de nouveau là, au milieu de ce traquenard, à écouter un mec prétentieux m’allonger son monologue narcissique, en m’efforçant de ne pas m’étouffer avec le chapon, servi en triple portion dans mon assiette, baignant de sauce grasse et de pommes frites dorées et trop salées.

Le mélange est assez écœurant, mais c’est ma mère, et j’avoue que j’aime pas la contrarier. Elle a tendance à monter dans les aigus en m’infligeant un rictus crispé qu’elle appelle « sa bonne humeur légendaire ».

Donc le gars m’explique son double cursus, sa future étude de notaire, offerte par son père, sa nouvelle voiture, offerte par sa mère, et me soliloque des banalités affligeantes sur la politique, la société et le reste.

Je commence à sentir mon repas qui s’entasse à l’intérieur de ma gorge. Mais je suis fascinée par le vide qui flotte derrière ses yeux.

Il est convaincu d’avoir toute mon attention, alors il en rajoute un peu, il se rapproche même, me parle d’encore plus près. Assuré, je suppose, que le parallèle entre la législation et l’histoire du XXème siècle m’excite.

Je me demande s’il ferait un bon chapon, les couilles coupées. Je crois que l’idée m’a provoqué un léger moment de détente. Dommage pour moi, il en a profité pour m’attraper la main, les siennes sont un peu moites, et frottent sur ma peau, j’ai l’impression d’avoir mis la main dans de la vase.

Cette fois, je sens vraiment les hauts de cœur s’accumuler, et j’ai l’impression d’étouffer sous la sauce épaisse de son haleine de constipé.

Il finit par s’approcher tellement de moi qu’il me murmure quelque chose à l’oreille. Et devant l’air ravi de ma mère, j’entends se déverser sa bave dans mon oreille :

« On baise ce soir ? »

Maman, les repas organisés par tes soins, je trouve ça indigeste.

Vraiment.

En passant

C’est gênant.

Mots offerts par Yohan :  Douche, Froid, Peinture, Dos

Eimeric est mon ami. En tout cas, c’est ce qu’il proclame à qui veut l’entendre depuis qu’on a quatre ans. Le genre d’ami qui a les clefs de ton appartement, qui t’a aidé à déménager, à poser la nouvelle peinture de ta cuisine et qui t’appelle en premier quand c’est ton anniversaire. Le genre avec un sourire plus brillant que le soleil mais qui cache des ténèbres à n’en plus finir. Du type écorché vif mais qui se soigne, enfin qui essaye, enfin…

Vous savez, ce genre d’amis pour lequel on vous a charrié toute votre enfance, que votre mère veut absolument comme gendre, ce même ami dont je suis en train de tenir les cheveux pendant qu’il gerbe toute sa soirée et l’after en bonus.

« T’es mon amie toi ! » m’affirme-t-il entre deux sorties nauséabondes.

En effet, et dans l’immédiat, je laisserais bien mon poste pour retourner dormir vu qu’il est dans les quatre heures du matin.

Bien sûr, il finit par s’en mettre partout, et je dois le guider dans ma douche en le tenant comme je peux, et le rincer, lui retirer ses vêtements pendant qu’il s’écroule au ralenti le dos contre la cloison carrelée.

L’eau presque froide le ramène à la surface pendant que je finis de le laver. Il a ces yeux là, ceux qui me filent des frissons. Ce regard qui semble attraper le vertige d’avoir vu par dessus l’épaule de l’univers.

Puis, il m’attrape les poignets, l’eau me coule dessus,  ça inonde ma chemise blanche, celle que j’ai attrapé au hasard pour aller lui ouvrir, c’était quand déjà ? Je ne sais plus. Il m’a avalé dans sa spirale.

« Un jour, je vais t’épouser, Johanna ».

Je réponds pas. Je vois que malgré tout, il est bien éveillé. Il m’a déjà fait le coup, c’est le moment de la redescente. Quand je l’aurai ramené dans le canapé, il sera en train de pleurer. Il me racontera que c’est toutes des salopes, qu’y a que moi qui n’est pas comme ça, que je dois pas être normale, pas montée pareil.

Il me dira aussi qu’un jour il y arrivera à finir son bouquin, et qu’elles verront toutes, comme elles auraient dû réaliser à quel point il est génial, à quel point il est brillant. A quel point…

Pour le moment, je vois qu’il tente d’approcher son visage du mien, il a un sourire un peu crispé, un peu tordu.

Je baisse les yeux, et je vois qu’il trique. Evidemment.

« C’est gênant, Eimeric, allez, lève toi ».

Alors forcément, ça se passe comme prévu. Et donc, il s’endort à moitié nu sur mon canapé rouge, je le couvre de ma couette à pois vert, qui est moche mais que ma mère a trouvé jolie. Et je vais me coucher.

Alors, inévitablement, le matin débarque comme une balle. Quand c’est justement le visage de ma mère que j’ai devant les yeux au réveil, et qui, toute excitée, me demande ce qu’il s’est passé avec Eimeric cette nuit.

Oui, c’est gênant.

Mais, je crois que ce qui ne va pas chez Eimeric, c’est quand il ne débarque pas au milieu de la nuit. Que je regarde par la fenêtre toutes les étoiles de l’univers mais pas dans ses yeux, pendant qu’il murmure à l’oreille d’une autre qu’il va l’épouser.

Quand il me manque. C’est ça qui est vraiment gênant.

En passant

Le problème avec Judith

Mots offerts par Louise : évolution, santé, disgrâce, trahison.

Le problème avec Judith, c’est quand elle débarque chez moi, un peu avant minuit, que j’ouvre la porte sur son petit corps de gamine à peine adulte, sur ses grands yeux humides et ses cheveux trempés de pluie.

Quand ses lèvres tremblotent sur des mots comme trahison et disgrâce, et qu’elle s’effondre dans mes bras, enchiffonnée dans sa détresse.

C’est quand je la laisse se recroqueviller dans mon canapé en tissu, au milieu de mes coussins en pagaille, devant ma pizza à peine tiède. Et qu’évidemment, je lui caresse le dos, lui relève le menton, écarte les cheveux de son visage dégoulinant de son mascara teinté de ses illusions échouées.

Le souci, c’est l’évolution lente qu’elle met dans ses sanglots, qu’elle entrecoupe de ses petits sourires désolés qui ne le sont pas. L’ennui, c’est ma santé mentale qui se fait la malle quand elle se colle contre mon corps, parce que moi, au moins, je suis là pour elle.

Et puis, y a forcément ce moment où finalement, elle a moins froid, où elle retire son gros sweat sans forme. Ce moment où elle me demande si elle peut prendre une douche.

Ce long silence dans ma tête quand je regarde mon appartement qui flotte dans son odeur.

Y a invariablement mes doigts qui cherchent à mettre la musique qui va bien, et qui trouvent que ça va jamais assez bien.  Ma tête interloquée qui regarde la télé en pause, avec la tronche d’une actrice figée qui semble me demander pourquoi je rejoue encore la même scène.

Alors, j’éteins l’écran et j’attends. Je l’attends. Là, dans mon tee shirt grande taille, regardant mes pieds nus.

Donc elle revient. Avec une serviette qu’elle n’a même pas fermée et se colle, mouillée et chaude entre mes jambes. Alors, oui, je la prends nue contre moi, et je la cajole et la berce, et l’embrasse, et la caresse.

Et bien sûr que c’est parfaitement le même miracle, la même intensité, la même tornade dans ma tête.

Mon corps qui brûle, et mes yeux qui se ferment pour mieux voir encore. C’est mes doigts dans ses cheveux, qui caressent sa nuque, sa tête, ses lèvres douces.

C’est son rire qui me traverse le cœur. C’est ma bouche sur ses seins, qui hésite et qui n’hésite plus.

Et c’est elle toute entière, sur ce canapé rouge, au milieu de ces coussins, offerte et splendide. Inaccessible.

Je connais chaque parcelle, et chaque frémissement, même la tonalité de chacun de ses souffles, de ses gémissements. Alors je joue la partition, en sans faute, parce que c’est elle. Et que, moi, ça ne compte pas.

Moi. Ça ne compte pas.

Et puis, elle finit par arriver cette foutue aube de merde. C’est ce qu’il se passe avec les journées, elles finissent par arriver, parce qu’on n’y peut rien. Que je n’y peux rien. Que je n’y pourrai jamais rien.

Alors, elle se relève, s’habille en riant. M’embrasse sur le front. Elle me répète qu’elle serait rien sans moi, qu’heureusement que je suis là, moi. Heureusement, toujours, parce que sinon…

Sinon…

Et puis, c’est tout.

Elle croque un morceau de ma pizza froide, elle attrape son sac, et la porte claque derrière elle.

C’est le problème avec Judith.

Elle me laisse toujours, là, allongée sur mon canapé rouge, comme une conne. A me demander pourquoi.

Le problème avec Judith, c’est qu’elle me laisse sur le carreau.

En passant

A propos des puissants.

C’est indéniable. Tu m’as porté jusqu’ici, et la vue est belle. Bien sur, tu me couvres d’attention, et tu es bon, tellement bon que le monde entier ne compte que sur toi. Evidemment, je sais que lorsque je suis seule, c’est que tu n’as pas le choix. Et qui serais je pour t’en vouloir de les sauver ? Ce matin, je regarde par la fenêtre humide, le triptyque sur la cité qui s’étale, paisible. Tellement grâce à toi, seulement grâce à toi.

Je caresse des doigts l’ébène des meubles, ils sont lisses et un peu froids. C’est un bel endroit, je l’ai beaucoup aimé la première fois. Il y a un silence assourdissant aujourd’hui, qui s’étale en nappe opaque devant mes yeux. C’est assez élémentaire, pas réellement d’urgence, pas de réel danger. Ce ne sont que des larmes après tout.

Alors je ne vais pas t’appeler pour ça. Même si tu reviendrais, à cette vitesse qui t’es propre. Avec cette élégance quasi cinématographique, dans ta tenue seyante, avec ta présence bouleversante. Bien sur que tu le ferais. Mais il n’y a plus rien à sauver.

Je finis de fermer mon sac. Je me souviens que j’ai éteins le gaz. Ce serait quand même dommage de te faire revenir pour une énième explosion. Je prends l’adresse de l’hôpital, et ferme délicatement la porte derrière moi.

Je peux vivre sans toi.

Lui n’a pas réussi.

En passant

Kosmos

Kath observe les panneaux habillant le couloir sombre, teinté du vert cireux des néons teintés. Elle a emboité le pas de Cham, il y a bien de ça quinze minutes. Ils ont avancés silencieusement, à travers le dédale de l’institut de recherche en matière stellaire et phénomène relié à une non connaissance immédiate. L’IRMS pour les intimes, mais Kath avait toujours détesté les acronymes.

Ils arrivaient à la salle du veilleur de nuit, ce dernier feuilletait sa tablette tactile, à la page de l’actualité. On y parlait de l’anomie transturquistane de l’est, et dans un encart, la promesse des derniers résultats du Football en apesanteur, sur la côte ouest de la coupe de l’amer-europe acide.

Il passa le badge de Cham, puis celui de Kath dans la machine, après les avoir salué.

Un bruit de cliquetis, la lourde porte en acier galvanisé, peinte en blanc gris pour faire moins prison et plus hôpital, disparaît dans le mur pour laisser place à une ouverture, béante sur une pénombre à peine troublée de néons bleutés.

« Il est plus calme ce soir », informe le gaillard.

« Les anesthésiants ont du faire effet, cette fois », avait conclu Cham, le front légèrement plissé.

Elle connaissait cette expression. Il avait la même lorsqu’ils parlaient d’avenir tous les deux. Ce mélange de réflexion et de doute.

Un vieil almanach était suspendu derrière le bureau de l’employé. On y voyait un paysage de fin d’après midi, sur un lac paisible, surement en été, et quelques feuilles numérotés des jours du mois de juillet.

Ils étaient en novembre. D’une autre année.

L’homme perçut l’intérêt de Kath pour l’objet, et lui sourit comme pour s’excuser :

« C’est un peu comme chez mes parents, quand j’étais petit, vous voyez, docteur ? »

Elle voyait. Elle lui fit un geste très doux de la tête. C’était pas totalement explicite, mais ça faisait toujours un peu chaud au cœur. Même dans cette blouse blanche et étroite, avec ses larges lunettes sombres, et son chignon serré sur ses cheveux blonds, Kath n’arrivait pas à sembler sévère. A peine crédible, malgré ses diplômes, elle était l’ombre lumineuse de Cham. Qui arborait pour deux, mine renfrognée, et distance humaine.

La grille se coulissait derrière eux. Elle était toujours derrière les larges épaules de Cham, ses cheveux bruns attaché en catogan, son bloc de prise de note serré contre son flanc, un mètre devant. Toujours un mètre devant.

Elle eut un frisson. Quelque chose de désagréable. Un peu nauséeux. Un peu jaune malade à l’intérieur. C’était opaque et tiède, ce tiède désagréable, moite, qui donne l’impression d’avoir de la fièvre.

« Concentre toi, Kath, souviens toi nos exercices de résistance mentale. »

Elle avait envie de faire un pas en avant, de lui agripper le poignet. De juste se comporter normalement pour une fois.

Mais, elle emplit ses poumons. Fit une pause jusqu’à trois. Relâcha. Encore une pause de trois. Emplit. Pause de trois…

L’espace se dilata un peu autour d’elle, et marcher semblait plus confortable. Elle avait retrouvé son axe.

Ils tournèrent à la perpendiculaire droite, et elle sut qu’ils étaient proches.

Elle aperçut la double grille de sécurité, et le boitier de contrôle d’impulsion d’électrique qui ronronnait depuis l’orifice de son ventilateur de refroidissement, presque imperceptiblement dans ce silence de mausolée.

Cham s’immobilisa devant la cellule. Quelque chose eut un mouvement. Quelque chose se déplaçait de gauche à droite, de droite à gauche, mais de façon immobile. Quelque chose était là, et tout semblait remplit de ça.

Kath leva la tête et plongea son regard dans les pénombres qui nappaient la pièce close. Une immense tache blanche et frémissante se dessinait dans l’espace.

Elle s’approcha, presque malgré d’elle. Cham lança son bras en travers pour faire barrière.

« Pas trop proche, Kath »

Elle put presque mieux voir, le pelage blanc immaculé, la haute stature quadrupède, de la taille d’un équidé. Et cette tête gigantesque et fascinante de lagomorphes, orné de deux yeux immenses, virant du carmin au pourpre, océan mouvant et hypnotisant.

« Kath »

La voix de Cham la rappelait à l’ordre.

Emplir les poumons. Pause de trois. Relâcher. Pause de trois…

Il sortit de sa blouse, une seringue, et commença à la remplir de liquide.

Kath aperçu l’étiquette. Elle resta interloquée.

« Cham ? quel est ton projet précisément ? »

Il ne lui répondit pas. Il faisait souvent cela. Ignorer ses questions, ses angoisses, ses espoirs.

« Quoi qu’il arrive, Kath, n’entre pas ! »

Et, glissant son badge sur le boitier de contrôle, il fit coulisser une ouverture à taille humaine. Il s’engouffra dans l’antre silencieuse, et la cage se referma dans un claquement net.

« Cham » souffla-t-elle.

Elle manqua la pause de trois, et la suivante. Son corps crispé se répandit dans un flot mauve et épais qui dégoulinait des parois alentours.

Ses yeux s’embuèrent lentement, noyés d’étoiles déchirées, elle eut juste le temps de voir Cham s’effondrer, poupée molle de chiffon.

Dans un dernier reflexe de survie, elle enfonça sa paume sur l’énorme bouton rouge d’alerte.

Tonitruante et brutale, la voix stridente des sirènes la ramenèrent à elle.

Cham gisait sur le sol, vaguement conscient, une marque violacée se déplaçait sur son flanc et semblait le dévorer dans des crissements de douleur.

Horrifiée, Kath observait le textile en coton blanc se consumer et laisser à vif la chair infectée de son compagnon.

Rapidement l’équipe fut sur place, on immobilisa la bête avec un fusil à injection. Le brancard rapidement chargé passa juste devant elle.

« Surtout n’entre pas Kath ! N’entre sous aucun prétexte  » gémit-il avant de sombrer dans l’inconscience.

Le couloir retomba dans le silence. Si brutalement.

Elle respira profondément. Et par automatisme, marqua une pause de trois secondes.

« Quel était son prétexte à lui ? »

Etait-ce elle qui avait pensé ainsi à l’instant ?

« Il souhaitait me tuer, semble-t-il ».

Kath se pétrifia.

Les barreaux étaient devant ses yeux, elle observait le couloir vide, bleuté, vide d’elle. Elle était à l’intérieur, elle était avec… elle était dans.

Il y avait un ballotement doux, un bercement, à l’intérieur. C’était un peu chaud, plutôt agréable. Depuis combien de temps, Kath n’avait-elle rien senti de réconfortant, sur elle, en elle ?

Les yeux mi clos. Ou bien étaient-ce ceux de la créature. Elle se prit à rêver, et à laisser courir le long de son être le doux frottement de sa fourrure immaculée.

Fluide et évanescente, elle coulait de veine en veine, de rivière en rivière, jusqu’à l’océan.

Pour toujours loin et, plus encore. Pour toujours libre.

Et juste à l’horizon, la silhouette floue de Cham au dessus d’elle. Sans blessure, le front plissé, les yeux terrifiés.

« Kath ! Kath ! Pourquoi es tu venue ici toute seule ! Kath reviens ! Kath ! »

Il était amusant de le voir gesticuler. On aurait dit un singe excité à quelques pitreries.

Kath souriait. Elle était bien. Tout était si tendre et si délicieux.

« Kath noooooooooooon ! »

La créature à tête de lapin étirait un rictus satisfait. Les paupières mi closes depuis sa prison, elle savourait Kath qui caressait sa vaste immensité cosmique.

En passant

***

soleil

Soleil

Tu regardes par la fenêtre. Le temps est un peu gris, un peu sale.

Tu as des chuchotements dans la tête, des visages qui se rident, et des yeux qui parlent de suicide. Tout cela n’est plus vraiment limpide, et cela te trouble le cœur à grand coup de relent.

Tu aimerai bien crier, mais ta peau est sèche, et irritée. Alors, tu restes là à regarder la pluie tomber sur la vitre de ton corps.

Tu voudrai bien baiser, mais tes mains sont inertes, le long des borborygmes de ton souffle.

L’autre fois tu as entendu tes veines pleurer, c’était un peu saccadé, et ça se déversait dans tout ton cerveau.

Tu allumes une autre cigarette invisible. Tu ne fumes pas. Tu ne sais pas.

Tes paupières papillonnent sur le vide, tu sens le ciel qui s’engouffre en toi, à grand postillon, et cela te secoue, et t’immerge. Tu as envie de vomir. Alors tu es à genoux, droite et debout, mais à genoux.

Et tu le sais.

Tu continueras à sourire.

Et tu le sais.

Tu continueras à rire.

Et tu le sais.

Tu continueras à frémir.

Et tu le sais…

Le chat, clairvoyant, a préféré se rendormir.  Tu ne te souviens plus vraiment ce qui t’a fait perdre le contact. Tu glisses tes doigts contre ta joue, c’est un peu humide et doux.

Tu te sens soulagée, un peu comme après avoir joui.

Tu regarde le ciel s’écarter sur quelques crevasses de soleil, et tu respire à nouveau normalement.

Tu te dis je t’aime, et pour cette fois, tu trouveras ça plutôt élégant.

Tu iras marcher lentement, au milieu des gens pressés, et parfois tu les percuteras de tes lèvres étirées de joie.

Tu seras leur crevasse de soleil.

Là, au coin de leur ciel gris.

Musique: Rock’N’Roll Suicide, Bowie

En passant

La Douche

Cascade

Cascade

Eau giclante sur peau nue.

Les coques fendent le ciel aquatique, en caresse laconique.

Chaque geste est lent, intense, doucement sensuel. Autant de soupir retenu, à sa propre attention.

Les mains sur les cordages glissent, gestes automatiques, le visage face au vent, la liberté engouffrée dans les vêtements.

Elle se cambre légèrement, et contourne les courbes généreuses de ses seins, lourdement posés sur les larges coulées savonneuses.

Le bois est épais sous les pieds baignés de soleil, la terre est si loin, si proche.

Les mains dans l’humidité de ses cheveux, elle épouse en myriade le vertige délicieux dans le creux de ses paumes.

Les voix sont rauques, la sueur perle, brillante, tandis que claquent les voiles éclatantes.

Les doigts glissés tout contre son pubis, elle laisse se déverser le lait saponite.

Les mouvements sont brusques, et les muscles se tendent merveilleusement en reflet cuivré.

Les yeux mi clos, elle sourit.

Le regard porté au loin, il sourit.

Musique : Dream in my head, par Yael Naim